Le protectionnisme peut-il briser les chaînes de valeur mondiales ?

Protéger ses producteurs et retrouver une balance commerciale équilibrée, voilà des ambitions a priori louables. Pour autant, la solution passe-t-elle par la mise en place de droits de douanes sur les produits importés, en particulier ceux en provenance des pays émergents ?

La mondialisation a provoqué une fragmentation des chaînes de valeur

On sait qu’aux Etats-Unis, en Europe, et maintenant en France, le protectionnisme, version halte aux frontières, est en vogue. Pourtant, posé en ces termes, ce débat n’a guère d’intérêt, même en ciblant les produits (pour éviter de taxer ceux que l’on est incapable de produire comme le café ou le pétrole), ou en ciblant les pays (pour concentrer le tir sur ceux, hors Union européenne, avec lesquels notre balance commerciale est très déficitaire).

La mondialisation a en effet provoqué une fragmentation des chaînes de valeur. En clair, les diverses opérations de conception, de logistique, de production et de services nécessaires à la fabrication d’un produit final sont réparties entre plusieurs pays. Ce qui a deux conséquences.

Déchiffrer les déficits commerciaux à l’aune de cette fragmentation

D’abord, sur la lecture même des chiffres du commerce extérieur, pas tant sur le solde total des échanges, que sur les soldes bilatéraux. Pour l’observateur non averti, c’est ainsi surtout avec la Chine que se sont creusés les déficits européens et américains, de respectivement 175 milliards d’euros et 347 milliards de dollars en 2016. Or, c’est une vision tronquée. Car que se passe-t-il le long d’une chaîne de valeur internationale ? Le pays A fournit un bien intermédiaire au pays B, qui y ajoute sa propre valeur, puis au pays C qui y ajoute sa valeur d’assemblage final. Dans cette représentation des échanges, le déficit se cristallise entre le pays C, assembleur final, et le pays de destination finale. Surtout, les flux d’intrants sont comptabilisés plusieurs fois en cascade, d’autant plus que le processus est fragmenté. La mesure en valeur ajoutée des flux d’échanges supprime alors la multiple comptabilisation. Elle répartit le déséquilibre sur les divers pays intervenant dans la chaîne de fabrication.

En appliquant ce raisonnement au très emblématique iPhone, la vision change radicalement. Dans la présentation usuelle du commerce extérieur, les Etats-Unis accusent sur ce produit un déficit massif à l’égard de la Chine (1,6 milliard) : les Etats-Unis n’exportent en Chine que pour 229 millions de dollars de composants made in USA quand la Chine exporte pour plus d’1,8 milliard d’iPhone à destination du consommateur américain. Or, la Chine ne participe qu’à la phase finale d’assemblage pour 65 millions de dollars. Les autres composants et services sont importés d’autres pays et régions : l’Allemagne, la Corée, Taïwan, et même de France ! Une fois ventilés ces flux en fonction des pays qui ont créé la valeur de l’iPhone, le déficit bilatéral US-Chine tombe à 65 millions de dollars ! Et encore, il faudrait intégrer l’ensemble des revenus de propriété, de licence, brevets, revenus des filiales générés par la fabrication de l’iPhone pour réaliser au final que l’essentiel de valeur revient bien aux Etats-Unis.

La production domestique ne peut plus se substituer aux importations

Ensuite, avec la fragmentation des chaînes de valeurs, ce qui est importé par un pays n’y est plus fabriqué. En d’autres termes, la production domestique peu de moins en moins se substituer aux importations. On comprend bien alors que taxer les imports ne réduit pas, ou à la marge seulement, les volumes importés. Surtout, cela ferait grimper les prix et en bout de course c’est le consommateur qui paierait. Vouloir ériger des murs ou des droits de douanes aux frontières, c’est en fait être en retard d’une guerre économique.

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