Programme Le Pen : les ruineuses incohérences

On peut dénoncer la dangerosité du programme du front national, au nom des valeurs, et tout ce que la thématique de la préférence nationale véhicule de tendancieux. On peut aussi considérer que le programme du Front n’est qu’un pur habillage. Que sous ses allures souvent acceptable, le plus souvent flou et incantatoire, il ne doit pas faire oublier que le populisme a souvent emprunté le chemin de la légalité et de la respectabilité pour parvenir à ses fins. Prendre argument de l’Histoire, ou plutôt des risques de bégaiement de l’Histoire, pour mettre en alerte sur des intentions cachées.

Taillé pour séduire tous les perdants de la mondialisation

Essayons pourtant de nous en tenir au programme, pour ce qu’il est, sans extrapolation. Les 144 engagements présidentiels de Marine Le Pen. Un programme qui lui aussi, à sa manière, pourrait se revendiquer et de droite et de gauche. Taillé pour séduire tout ce que la France compte de perdants de la mondialisation. Avec une forte dimension sociale, en direction des retraités, des ouvriers, des classes moyennes, combiné à un fort interventionnisme d’État et un protectionnisme « qui se revendique intelligent » sans autre précision.

On peut prendre une à une les mesures de ce programme, pour en extraire les plus clivantes. Avec en n°1 le « retour des quatre souverainetés : monétaire, législative, budgétaire et territoriale » et notamment la sortie de l’euro. En n°2 : le retour à 60 ans de l’âge de la retraite. En n°3 la taxe sur le travail des étrangers. En n°4, une contribution sociale sur les importations de 3%.

Le vrai danger n’est pas dans ses propositions économiques, prises une par une

Chacune de ces quatre options peut être rationnalisée et il serait malhonnête de prétendre que la science économique les disqualifie sans réserve.

Oui, la zone euro est dysfonctionnelle, et peut faire hésiter entre l’option de l’Europe et de la non-Europe. Et il se trouve des économistes de tout bord aujourd’hui pour porter, à voix haute ou à voix basse, ce positionnement.

Certes, la retraite à 60 ans est a priori problématique, d’autant que les récentes réformes de rallongement parviennent au mieux à assurer un équilibre financier à long terme, au prix, il faut le dire, d’une dégradation forte du pouvoir d’achat des retraites. Mais si les tenants de la fin du travail ont raison, réduire alors la durée d’activité peut faire sens, autant que le revenu universel, à condition d’en préciser les modalités de financement. Là encore, on aurait tort d’en faire un débat interdit.

Sur la question de taxer le travail étranger, oublions à nouveau la dimension éthique. On peut tenter de rationaliser la chose. Taxation n’est pas interdiction. Et l’on peut toujours évoquer la nécessité de rentabiliser nos investissements dans l’éducation.

Quant au fait d’instaurer une taxe sur les importations, on sait là aussi qu’elle heurte le consensus expert, nos engagements internationaux, etc. Mais avouons aussi que le mur des certitudes est bien ébranlé par une mondialisation bien moins heureuse que ne le promettait ses promoteurs.

Mais dans sa cohérence : c’est une machine à faire des chèques

Le vrai danger du programme n’est donc pas dans ses propositions. Il l’est dans sa construction, dans sa cohérence d’ensemble. Le programme est une machine à faire des chèques, en direction de tout ce que la société peut compter de perdants. Pourquoi pas. Il propose dans le même temps de rompre avec les engagements internationaux, notamment européens. Réduisant la sortie de l’euro en une sorte de thérapie miracle qui restaure les marges de manœuvres discrétionnaires des États, leur redonnant en instantané les moyens de restaurer l’État-providence.

Et c’est bien là l’un des très gros écueils du programme du Front National. Car s’il peut être légitime de vouloir désengager la France d’une Europe dysfonctionnelle au nom de son intérêt à long terme, comme toute réforme de structure lourde, elle a un côut. Et même s’il s’agit de vouloir s’extraire d’une rigueur programmée, non choisie, cette option appelle à son tour une rigueur drastique si elle veut se donner des chances de réussite à terme.

Le dérapage du programme du FN est celui de l’incohérence temporelle

Nul ne peut prétendre qu’elle enrichit l’Etat et le citoyen par un coup de baguette magique. C’est un leurre. Tout au contraire, elle exige une rigueur technique redoutable. Et une politique de soutien de l’offre et des institutions financières extrêmement coûteuse. Térésa May, dans le cas britannique, ne s’y trompe pas. Elle gage la réussite du Brexit sur une politique fiscale, industrielle et d’investissement exigeante, et prépare les citoyens britanniques à un appauvrissement transitoire.

Le risque de dérapage économique du programme du FN est d’abord là : l’incohérence temporelle de son programme. Et son échec programmé aura pour seul résultat de réassurer les tenants d’une Europe rigoriste et les fossoyeurs de la protection sociale.

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