La grande panne de l’ascenseur social

L’ascenseur social n’est peut-être pas tout à fait panne mais il fonctionne beaucoup moins bien. A priori, il n’est pas bloqué : à la fin des années 70, seulement 57% des hommes de 40 à 59 ans n’appartenaient pas à la même catégorie sociale que leur père, contre 65% au milieu des années 2000.

Mobilité sociale ne rime pas forcément avec ascension sociale

Cependant, cette hausse de la mobilité ne rime pourtant pas forcément avec ascension sociale. Car elle est en grande partie liée à l’évolution structurelle de la population active. Je veux parler de la baisse du nombre d’agriculteurs, et de celle, plus récente, du nombre d’ouvriers avec le déclin de l’industrie au profit de la part des professions intermédiaires ou des employés. Or, un fils d’ouvrier devenu magasinier est jugé mobile alors que sa position dans la hiérarchie sociale n’a pas vraiment changé.

C’est pourquoi il faut se concentrer sur la mobilité sociale nette, soit la part non liée aux évolutions structurelles, une mesure plus ou moins de « l’égalité des chances d’accéder à une position sociale », quelles que soient les transformations de l’emploi. Or, cette réduction de la mobilité sociale nette, qui a commencé avec la crise de 1993, s’est renforcée depuis. Les travaux de Cédric Hugrée sur la période 2010-2014 montrent que ce sont les plus favorisés qui s’en sortent le mieux, confirmant les résultats des études précédentes : 41% des fils et filles de cadres supérieurs sont ainsi eux-mêmes cadres supérieurs, contre 8% pour les enfants d’ouvriers. Seuls 17% des enfants d’agriculteurs restent dans le métier faute de débouchés et deviennent dans un cas sur deux employés ou ouvriers. Nous sommes bien là dans l’immobilité sociale.

L’école, énorme machine à reproduction sociale

Ce déterminisme renvoie au système éducatif. Certes, la part d’enfants d’ouvriers qui sortent de l’école sans diplôme ou uniquement avec le brevet soit passée de 80% à 20% entre 1946 et 2000, et sûrement moins aujourd’hui. Mais la belle affaire ! Ces données en valeur absolue ne disent rien sur les évolutions relatives par rapport aux autres classes sociales et aux besoins de la société. Les jeunes du milieu ouvrier représentent aujourd’hui 11% seulement des étudiants, soit presque trois fois moins que leur part parmi des 18-23 ans. En grossissant à peine le trait, le rapport s’inverse pour les enfants de cadres supérieurs. Et encore, si on restreint l’investigation aux écoles d’ingénieurs et aux classes prépas, c’est encore plus édifiant : 6% des effectifs sont composés des enfants d’ouvriers alors que presqu’un étudiant sur deux de ces filières les plus sélectives est issu des milieux les plus favorisés.

En d’autres termes, le système éducatif est une énorme machine à reproduction sociale : les filières élitistes sont socialement fermées et l’importance des revenus des parents sur la réussite scolaire s’accroît. D’ailleurs, d’après l’OCDE, la France est l’un des pays où le milieu social influe le plus sur le niveau scolaire, bien plus qu’en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Espagne par exemple.

Il faut ajouter à cela le déclassement des diplômes

Si l’étude est trop partielle pour en conclure que la France est championne du monde des inégalités, la situation n’est pas satisfaisante. En outre, les jeunes diplômés sont de plus en plus souvent déclassés : en 1984, 3,7% des diplômés du bac ou plus, sortis depuis au moins 11 ans du système scolaire, étaient ouvriers ou employés non qualifiés. Trente ans plus tard, cette part est grimpée à 22,6%.

Les jeunes sortis des grandes écoles sont encore pas ou peu concernés, mais c’est une dure réalité pour les autres : les bac + 5 chassent les bac + 3, qui prennent la place des bac et ainsi de suite. Résultat : les jeunes acceptent des postes pour lesquels ils sont surdiplômés. Si la mobilité sociale est l’un des piliers de la cohésion sociale et de la démocratie, il y a vraiment de quoi s’inquiéter.

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