La France doit mobiliser ses diplômés au lieu de les déclasser

Les ressorts de la croissance, on le sait, résident dans la « connaissance », concept flou, mais qui signale que ce n’est plus exclusivement l’investissement en dur dans les bâtiments et les machines qui propulse la croissance. La capacité à inventer de nouveaux business models, à designer des plateformes, à concevoir et développer de nouveaux bouquets de services, à créer de la valeur symbolique autour d’un produit, à accroître le pouvoir de réseau ou de marché d’une entreprise, en mobilisant notamment de l’ingénierie financière, à développer une force de vente, sont aujourd’hui des éléments clés de la croissance. Ce sont des dépenses stratégiques, qui engendrent des coûts fixes, que l’entreprise va amortir dans la durée.

C’est pourtant toujours la FBCF (formation brute de capital fixe) que l’on scrute pour jauger l’effort d’investissement des entreprises. Le concept s’est élargi. Il incorpore aujourd’hui de la R&D, des dépenses en logiciel, des droits de propriété intellectuelle… Mais il est loin encore de couvrir tout le champ de l’immatériel. Il raconte une histoire encore incomplète, qui signale néanmoins que c’est bien la composante immatérielle de l’investissement qui s’accroît le plus en France. Et que cette composante y est particulièrement développée en comparaison internationale. Si la performance française en matière d’investissement est plutôt favorable au plan européen, cela est dû précisément à cette zone incorporelle de l’investissement.

Pour repérer le positionnement français en termes de capital humain, il nous faut donc tâtonner et procéder par faisceau d’indices. L’indicateur le plus immédiat reste l’investissement en R&D. Ce sont à 70% des dépenses de personnels, hyper-qualifiés, dédiés à la recherche et au développement de produits dans le privé et le public. Avec un tropisme technologique néanmoins, ce qui tend à sous-évaluer le potentiel créatif des économies de services.

On aboutit à deux constats connus : 1/ que la France est en position médiane, insuffisamment en proue pour maintenir une position de leadership technologique. 2/ Que cela est largement dû à un effet de spécialisation et notamment au poids important des services. Car, à secteur identique, l’effort français est proche de celui de celui de l’Allemagne.

Si l’on veut cerner plus largement le potentiel d’innovation d’une économie, non plus seulement technologique mais en débordant sur le champ des services, il nous faut donc regarder la structure des qualifications. Soit à travers les diplômes, soit à travers les métiers. L’un comme l’autre sont des indicateurs qui comportent des limites. Mais le croisement des deux indicateurs est instructif.

Regardons ici d’abord ici pour 100 personnes de 25-39 ans, combien sont en emploi et disposent d’une formation supérieure. Je resserre l’observation à cette classe d’âge de moins de 40 ans, pour éviter de trainer dans la moyenne le passif lié au retard éducatif de l’après-guerre. Je constate alors que les cibles quantitatives françaises en matière d’accès au bac puis à l’université ont porté leurs fruits. Et que le pays, même s’il demeure en retrait, n’a pas à rougir de son positionnement par rapport au Nord, exemplaire on le sait. Mais tout cela reste très formel, et restitue aussi l’hétérogénéité des systèmes éducatifs. Avec un faux retard de l’Allemagne lié à la spécificité de son cursus professionnel.

Regardons maintenant, sur la même classe d’âge, la proportion des métiers dits scientifiques et intellectuels, auxquels j’ajoute les métiers de management et de direction. La position française se dégrade alors nettement. Le pays est relégué derrière l’Allemagne, derrière la moyenne de l’UE, et courtise les économies du Sud de l’Europe. Ce qui semble signifier, même si le résultat reste ici très grossier, que la France mobilise moins bien que d’autres pays sa ressource humaine diplômée sur les métiers liés au savoir, à l’innovation ou à l’organisation et qu’elle tend ainsi à la déclasser.

Il y a là une piste à creuser. On ne dispose pas de véritable étude comparative sur le déclassement des diplômes. Et c’est dommage. Car si ce constat était confirmé, cela démonterait que la vraie priorité française n’est pas de démultiplier les emplois de basse qualification par la baisse des charges, pour résorber le chômage, mais au contraire de rehausser les qualifications, pour réduire le déclassement et libérer des postes au bénéfice de ceux qui sont le moins armés en termes de diplômes.

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