La montée des inégalités en France ; vrai ou faux ?

A n’en pas douter, la montée des inégalités sera l’un des thèmes de la campagne présidentielle. Pourtant, à regarder rapidement les statistiques, le débat n’a pas lieu d’être.

Les écarts des niveaux de vie mesurés à travers l’indicateur de Gini sont incroyablement stables dans le temps, accrochés autour d’une valeur pivot proche de 0,3. Et le constat est là, à la virgule près, il n’y a pas plus d’inégalités aujourd’hui qu’il y a 35 ans. Bien entendu, l’échelle écrase un peu les évolutions et il peut se passer beaucoup de choses entre deux dates. Mais même en resserrant l’échelle et en limitant l’analyse sur les deux dernières présidences, le diagnostic ne varie fondamentalement pas : il y a eu certes une violente montée des inégalités avec la crise : le chômage frappe les plus faibles, la part des CDD ou du temps partiel explose, les bas salaires sont pénalisés par la faible revalorisation du Smic, mais les inégalités se réduisent ensuite sous le double impact de la chute des taux d’intérêt qui abaisse les rendements des placements financiers (majoritairement détenus par les plus privilégiés) et le durcissement de la fiscalité du capital qui a essentiellement réduit le niveau de vie des plus aisés. Bilan, sur les deux derniers quinquennats et malgré la plus grande crise depuis la 2ème guerre mondiale, les différences ne sont visiblement pas attisées où de façons très marginales. Même constat fait par l’INSEE du côté du patrimoine. Le patrimoine brut « hors reste » (c’est-à-dire hors véhicules, équipements de la maison, bijoux et œuvre d’art) s’est même légèrement réduit sur les 5 dernières années. Ce n’est évidemment pas la perception des Français.

Alors de deux choses l’une ou les Français ont une perception totalement biaisée de la réalité, enfermés dans la sempiternelle complainte du « c’était mieux avant » ou l’Insee ment ? En fait, c’est bien plus complexe.

D’abord, il ne faudrait pas se concentrer sur la notion de niveau de vie mais se pencher sur le « reste à vivre » une fois déduit principalement le coût du logement ainsi que les autres dépenses pré-engagées. Simplement le logement : en 15 ans, les prix des logements à Paris ont été multipliés par plus de de 2,5 et de près de 2 en France. Dans le même temps, le revenu par ménages lui s’élevait de 23% seulement. En d’autres termes, le salaire ne suffit plus, il faut aussi hériter ou être aidés. C’est là une inégalité très profonde. Pour certains pas d’autres choix de réduire drastiquement la surface habitée ou de ne pas vivre dans la commune espérée et se retrouver avec des temps de transports insupportables. C‘est une inégalité générationnelle et elle est forte. Il faut aujourd’hui consacrer plus de 3 années de revenus pour acquérir son logement contre moins de 2 entre 1966 et 2000.

Les revenus issus du patrimoine prennent aussi de plus en plus d’importance et c’est là une source n’inégalité majeure entre ceux qui, même dans les classes moyennes disposent d’un patrimoine net (c’est-à-dire hors montant des prêts à leur passif) par opposition aux autres propriétaires non endettés ou locataires. D’après Louis Chauvel, le constat général est le suivant : le nombre d’années moyennes de revenu nécessaire à la constitution d’un patrimoine est passé de deux ans dans les années 80 à 6 aujourd’hui. Autrement dit l’écart s’est accentué entre ceux où tout est déjà fait (ou presque) et ceux où tout est à faire.

Idem pour les jeunes diplômés dont le déclassement est manifeste en termes de rémunérations, de perspectives de carrières, de qualité et de sens du travail à diplôme équivalent à leurs ainés : plus d’un diplômé du bac (ou plus) sur cinq est employé ou ouvrier non qualifié ; un Bac + 2, qui pouvait espérer devenir ingénieur ou cadre avec de l’expérience il y a une dizaine d’années, est aujourd’hui relégué à des fonctions annexes. Dernière inégalité montante, celle entre d’un côté les centres des grandes métropoles où vit une élite branchée sur la mondialisation et de l’autre nombre de villes de taille moyenne ainsi que certaines zones rurales en voie de paupérisation comme le montre les données d’Eurostat.

Inégalité intergénérationnelle, inégalité géographique, le fossé se creuse et se réfugier derrière la stabilisation des indicateurs habituels mesurant les inégalités pour éviter de le voir ce n’est pas de l’analyse mais de l’enfumage.

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