Le coût de ces dix ans de croissance perdue

Qu’ont perdu les Français depuis la grande récession ? Pour y répondre, il faut partir du PIB réel par tête : qui était de presque 32 000 euros par an peu avant sa chute. Dix ans plus tard, ou presque, il a à peine retrouvé ce niveau. Mais, pour bien prendre la pleine mesure de la perte réelle, il faut projeter la courbe là où elle se serait située avec un rythme de progression depuis 2008 similaire à celui de la période 2000-2007.

Sur la base de cette hypothèse, le PIB par tête serait supérieur à 35 000 euros, en hausse de 9,5%, l’équivalent de 3 333 euros supplémentaires. Si on pousse l’analyse plus loin encore pour chiffrer la perte de revenus cumulée depuis 2008 et ainsi bien évaluer l’ampleur des dégâts : la facture grimpe alors à plus de 18 700 euros par habitant. Compte tenu de la population et de son évolution, c’est une perte sèche de richesse de 1 200 milliards d’euros environ pour la France.

Alors bien sûr, il s’agit d’une estimation haute, vu la violence du choc, un décrochage non réversible du PIB était anticipé et un scénario type « rattrapage » aurait demandé une accélération héroïque et peu probable de la croissance. Mais on aurait pu, ou on aurait dû, au moins retrouver le rythme de croissance d’avant la crise. Si tel avait été le cas depuis le point bas du 2ème trimestre 2009, le PIB par tête serait alors supérieur d’environ 4%, soit presque 1 250 euros de plus que son niveau actuel. C’est d’ailleurs la trajectoire prise jusqu’en 2011 avant une nouvelle rupture. Le rythme de croissance s’est affaissé et la progression se fait à un train de sénateur. Bilan, la perte cumulée voisine les 3 315 euros par habitant, ce qui représente l’équivalent de 220 milliards pour la France. D’une manière ou d’une autre, nous sommes loin du compte et on a l’impression que rien ne permet d’anticiper un retour à la situation antérieure.

Trois séries explications sont avancées. Il ne s’agit pas ici de discuter de leur validité mais simplement de les exposer. 

– Il y a d’abord les tenants de la grande panne. L’idée fait son chemin, les économies développées seraient durablement piégées dans une croissance zéro et l’ensemble du monde confronté à une grande stagnation séculaire. Certains y voient la manifestation d’une panne du progrès technique, ce sont les techno-pessimistes comme Robert Gordon. D’autres, les effets de la préférence grandissante pour l’épargne de populations vieillissantes, au détriment de la dépense. D’autres enfin, un problème de répartition et de montée des inégalités, c’est-à-dire la concentration d’une masse croissante de revenus entre les mains d’un petit nombre qui épargnent plus qu’ils ne consomment. Les arguments ne manquent pas.

– Deuxième série d’explication, les erreurs de pilotage économique et notamment le coût induit par une mauvaise coordination des politiques au plan mondial et européen. La zone euro, est emblématique de ce défaut de coordination. Sous diktat allemand, elle a opté pour une résolution de ses problèmes la plus coûteuse en termes de croissance et d’emploi en imposant aux pays des cures d’austérité drastiques. Et si les ajustements n’ont pas été les plus violents en France, la rigueur s’est ici aussi peu à peu imposée. Surtout, dans une Europe en panne, le chacun pour soi a dégénéré en une crise pour tous.

– Enfin, troisième piste d’explication, elle est franco-française. Le pays collectionne les réformes, toujours réalisées en mode défensif, sans ligne directrice claire capable d’éclairer les anticipations des ménages comme des entreprises.

Quelle que soit l’explication, avec la crise, la machine à créer des richesses s’est mise hors service et les classes moyennes trinquent. Et à défaut de la relancer, c’est aussi la démocratie que l’on met en danger.

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