Repenser la France en Europe : un tabou intenable

L’Europe est la grande absente à ce jour du débat présidentiel. Elle devrait pourtant être au cœur des programmes, pour ne pas dire en entête des programmes, car aucun programme ne fait sens, si au préalable la France ne redéfinit pas sa relation à l’Europe.

Qu’est-ce que l’Europe : une union de pays hétérogènes. Hétérogènes de par leur histoire, leur culture, familiale, sociale, collective, de par leurs institutions. La magie Européenne c’est cela. C’est un tout, bâti sur des contradictions, ce qu’Edgar Morin désigne sous le terme de dialogie : Plusieurs logiques sont liées en une unité, de façon complémentaire, concurrente, antagonique. La dualité des nations ne se perd pas dans l’unité. Autrement dit, l’Europe est et restera de façon irréductible un espace hétérogène, sauf à vouloir de force faire rentrer des pays dans un moule institutionnel et culturel qui n’est pas le leur. Cela provoquera un désastre politique à terme. Et Penser l’Europe, c’est produire de l’intelligence pour assurer une cohabitation harmonieuse fructueuse des différences.

De ce point de vue, l’Europe est-elle intelligente ? Non. Elle a dévoyé son article 2, qui prévoit un fonctionnement harmonieux de l’espace européen, en un projet d’harmonisation (ou de convergence) des systèmes, entendu aujourd’hui comme une convergence vers une modèle commun, forgé sous la loi de ce fameux consensus, qui est une énorme machine à brimer la créativité et la recherche de solution adaptée au cas par cas. Et de surcroît, les trois axiomes sur lequel elle fonde son projet de convergence des économies sont tout simplement faux : 1/ l’ouverture à la concurrence est une machine à polariser les flux d’investissement et les excédents qui renforce la divergence. 2/ l’harmonisation des règles, qu’il s’agisse de normes de production, de concurrence, de fiscalité, ou même, demain des normes sociales, crée des contraintes beaucoup plus problématiques pour les économies à faible niveau de développement, ou de petites taille et périphériques ; 3/ l’euro, je n’y reviens pas, en dépit du déni de certains, rajoute un facteur de plus à la divergence économique. Le récent réquisitoire de Joseph Stiglitz vient nous le rappeler. Le logiciel européen, est bâti sur de fausses croyances.

Et l’adhésion implicite à ces croyances erronées, qui sous-tend les différents programmes que nous soumettent aujourd’hui les candidats des partis traditionnels de gouvernement les condamnent à produire des projets qui ne diffèrent que par leur dosage, mais nullement par leur philosophie. En faisant leur, sans le dire, cette inintelligence européenne, la plupart des candidats pensent le projet français comme celui d’une adaptation à des règles transcendantes dont on ne questionne jamais la pertinence. Résultat, la plupart des candidats se rejoignent sur une politique d’offre défensive, sur fond d’un modèle social et productif mal assumé. Rien de positif. Rien de constructif. Du Hollande-Macron + ou ++ pour la droite. Du Hollande Macron + ou – pour la gauche. Et du buzz intempestif pour occuper l’espace médiatique, à défaut de savoir se différencier.

Je n’ignore bien entendu pas les pistes d’amélioration portées par tel ou tel candidat. Mais ce n’est pas le fait de doubler le budget européen, de 1 à 2% du PIB, d’assouplir le pacte de stabilité, ou d’étoffer quelque plans d’investissement qui changera la nature du projet européen, vicié dans ses fondamentaux. Ce n’est pas plus le déni de la règle du jeu européenne, claironné sur le ton de la fanfaronnade, qui offrira une vraie alternative.

Car refonder l’Europe, est au fond une démarche plus radicale mais bien moins violente et inconséquente que celle qui consiste à casser l’euro, même en douceur, si tant est que cela soit possible, ou d’ériger des digues protectionnistes, ou encore de s’abstraire de toute règle budgétaire.

Et la première urgence, si la France se conçoit comme un modèle singulier, c’est de s’interroger sur ce que l’Europe bloque aujourd’hui pour qu’elle soit un modèle assumé, performant et cohérent. On se rendrait compte alors, que les choses sont peut-être moins verrouillées qu’on ne le croit. On se rendrait compte aussi que la première urgence, dans le cas français, ne serait peut-être pas de dévaluer. Ni même de renoncer à toute forme de règle budgétaire, ou encore de se replier sur notre marché. On se rendrait peut-être compte alors que la cohérence fiscale, je n’ai pas dit sciemment l’harmonisation fiscale, devrait être au tout premier rang de nos préoccupations européennes.

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