La loi El Khomri est-elle déjà en retard d’une mondialisation ?

Les débats et contestations autour de la Loi El Khomri gagneraient en pertinence à s’inscrire dans une meilleure analyse des mutations accélérées de l’économie mondiale. Cette réflexion permettrait aussi de mieux comprendre le désarroi des classes moyennes, qui, en Europe comme aux États-Unis, menace de désagréger le jeu démocratique. Une phase de la mondialisation est de fait en train de s’achever, une autre de naître, qui bousculent non seulement le marché du travail, mais aussi les conditions de rentabilisation du capital.

Nous sommes dans cet entre deux mondes. Celui qui vacille, a atteint son zénith avec l’intégration d’une masse sans précédent de main d’œuvre bon marché et d’une nouvelle classe moyenne dans des chaînes de production mondiales. Or, avec la crise des pays du sud et le « rebasculement » du monde vers les pays avancés, l’équilibre de l’économie mondiale est déstabilisé. Pour autant, on aurait tort de se baser sur le ralentissement du commerce mondial pour pronostiquer l’entrée dans une phase de « démondialisation » heureuse. Ce serait oublier que la décélération du commerce international est d’abord le fruit de la succession de dévaluations monétaires, fiscales et sociales à répétition, qui érodent les demandes intérieures des différentes régions du monde. Et, précisément, cette érosion des débouchés est la cause principale de l’essoufflement prolongé de la croissance dans le monde.

Ce premier constat est décisif : nous sommes confrontés à un déficit structurel de demande, et donc à un excès d’épargne à échelle mondiale. Ce déséquilibre, constitue la cause fondamentale des pressions déflationnistes qui s’exercent sur les prix des biens et services, mais aussi sur le marché du travail. Les banques centrales ont tenté de réagir en inondant les marchés de monnaie, en vain. Ni la demande finale, ni les prix ne réagissent. C’est par contre dans ce contexte très particulier que s’opère aujourd’hui une profonde modification de l’investissement dans les pays développés. Ce phénomène mérite d’être analysé avec précision si l’on veut comprendre son impact sur l’emploi et les salaires.

Le coût du capital est en effet historiquement bon marché. Faute d’une croissance satisfaisante des débouchés pour les entreprises, la priorité stratégique des investisseurs est donc de rationaliser les moyens de production en démultipliant les fusions-acquisitions, et doper les rendements financiers à coup d’effets de levier. Dans ce monde de taux zéro, d’inflation zéro, de croissance zéro, rien ne peut arrêter la machine infernale à concentrer les appareils productifs, les entreprises et in fine les patrimoines. Dans un tel contexte, comment s’étonner des pressions à la baisse sur les salaires des classes moyennes, et du maintien d’un équilibre de sous-emploi.

Un second constat s’impose pour entrevoir le monde économique et financier qui vient et ses répercussions sur le marché du travail : l’émergence accélérée d’un nouveau capitalisme qui trouve sur son chemin tout le potentiel de gains de productivité qu’offrent les machines intelligentes, les robots, les logiciels et leurs algorithmes. Ce nouveau champ de l’automatisation est, on le sait, capable de prendre en charge de plus en plus d’activités cognitives et interactives procédurales. Bien plus, il pénètre désormais aussi les activités non routinières, ouvrant donc de nouvelles possibilités de substitution de la machine à l’homme, et donc du capital au travail. Cette tendance lourde accélère aussi la  fusion de l’industrie et des services, dans cette « industrie-servicielle » qui va dominer le XXIème siècle. Ce processus déstabilise les métiers qualifiés et semi-qualifiés (administration, conseil, gestion, middle-management etc.), sur lesquels s’était déversé l’emploi jusqu’ici. Dans le grand chambardement qui s’annonce, les classes moyennes sont là aussi mises sous pression. Avec pour résultat, un « effet sablier », qui tend à polariser aux extrêmes l’emploi et les salaires. Cela va entrainer une montée inexorable des inégalités si aucune mesure ne vient réguler ce processus. Et surtout, tout cela mine la demande privée des ménages et les incite à épargner plutôt qu’à consommer. In fine, les racines de la stagnation séculaire, sont davantage à rechercher de ce côté que de celui de l’essoufflement supposé du progrès technique et des gains de productivité.

A ce point du raisonnement, une troisième tendance lourde doit être prise en compte. Il s’agit justement du bond fantastique du progrès technique, des nouveaux usages et modèles d’affaires qui lui sont liés. Cette accélération modifie en profondeur l’allocation du capital, et les possibilités de rationalisation du capital existant, via les nouvelles organisations-plateformes portées par la révolution digitale. On ne peut pas comprendre le bouleversement en cours du marché du travail sans observer de près cette immense vague qui reconfigure les appareils productifs et de distribution autour de plateformes numériques de tous ordres, dont les phénomènes « d’uberisation » de l’économie ne sont que l’écume. Il s’agit bien d’une véritable révolution, qui casse plus encore les frontières des firmes, modifie en profondeur les règles du jeu du marché du travail, et provoque l’obsolescence accélérée de l’appareil législatif et contractuel mis en place au siècle dernier.

Car ne nous y trompons pas, les nouvelles règles du jeu qui s’instaurent sous nos yeux, parfois hors de toute légalité, se mettent d’abord en place pour servir les besoins des puissantes plateformes, à l’image des fameuses GAFA. Ces plateformes pivots, pilotent tout un écosystème international qui leur est asservi. Via internet, elles ont en effet la capacité de mobiliser le travail, les savoir-faire et le capital n’importe où sur la planète, mettant  sous leur orbite un nombre croissant de secteurs dans leurs chaînes de sous-traitance en cascade. Ce sont elles qui sont désormais au cœur de ce que l’on appelle « le commerce des tâches » à échelle mondiale, provoquant une expansion internationale sans précédent des activités de services automatisés. Ce qui s’annonce, c’est donc plutôt l’entrée dans une phase d’hyper-mondialisation de l’industrie et des services plutôt qu’un repli sur une soi-disant démondialisation.

Comme à chacun de ses grands tournants, le capitalisme provoque une déstabilisation de son système de régulation. Ce qui se présente, ce n’est pas seulement un bond en avant technologique, mais aussi une fuite en avant dans une rationalisation à l’extrême des appareils productifs. Ce faisant, à défaut de réinventer les conventions indispensables pour maîtriser cette machine infernale à détruire les classes moyennes, c’est aussi la croissance et la démocratie que l’on met en danger.

Laurent Faibis, Président de Xerfi

Olivier Passet, Directeur des synthèses de Xerfi

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