Le capitalisme selon Xavier, Patrick et Martin

D’un côté, il y a Xavier, Xavier Niel. Il est le visage de cette nouvelle économie qui déboule et dynamite du jour au lendemain un secteur sur lequel de grands oligopoles se partageaient une rente confortable, se livrant à une guerre des temps anciens, aux codes bien établis. Il est emblématique de ce monde des nouveaux « barbares », pour reprendre l’expression de Nicolas Colin, comme l’est Frédéric Mazzella patron de BlaBlaCar et tant d’autres qui ont emboîté le pas de Steve Jobs. Tous ont en commun d’inventer « l’océan bleu », de nouveaux usages qui n’existaient pas. Tous utilisent l’incroyable trésor que recèle le numérique : cette possibilité de se concevoir en écosystème, pour offrir des bouquets de nouvelles fonctionnalités qui s’enrichissent sur un mode collaboratif ; cette possibilité aussi d’exploiter les ressorts d’une économie de l’Internet, débarrassée des contraintes de stockage et de livraison, où plus on gagne en taille et plus le coût marginal se rapproche de zéro. Les coûts sont essentiellement positionnés en amont. Mais ils sont fixes. Et comme l’a rappelé récemment le patron de Free, son modèle n’est pas low cost, mais high cost et low price. Pour renforcer son écosystème il ne lésine pas sur la dépense, y compris dans des investissements d’intérêt commun, à l’instar de son école 42 ou de l’incubateur géant 1 000 start-ups de la Halle Freyssinet.

De l’autre, il y a Patrick Drahi, qui face à l’intrusion barbare, utilise toutes les ressources de l’ancien système pour proroger la rente. Sa stratégie a pour premier ressort, une fuite en avant dans les fusions-acquisitions pour consolider, concentrer le secteur et renforcer la domination de marché d’Altice, la maison mère de ses acquisitions. Il s’agit là d’une arme classique pour endiguer la chute des prix. Cette stratégie a été servie jusqu’ici par un environnement de taux d’intérêt exceptionnellement faibles, qui laissent espérer des effets de leviers considérables. Encore faut-il que la rentabilité soit rapidement au rendez-vous. D’où une politique féroce de chasse aux coûts. D’où aussi, une multitude de déclarations destinées à renforcer sa crédibilité de cost killer sans scrupule : « Je n’aime pas verser des salaires. Je paie aussi peu que possible » ou encore « Mon modèle est d’exporter en Europe le rendement américain et aux États-Unis la gestion des coûts européens. » Aux antipodes de Xavier Niel, il revendique un modèle high price et low cost. Sa stratégie a pour second ressort l’optimisation fiscale, ressort dont ne se privent pas non plus les « barbares » de la nouvelle économie. L’enchevêtrement de ses participations dans les paradis fiscaux a récemment défrayé la chronique. Il est ainsi l’emblème d’un capitalisme financiarisé, décomplexé, dont les montages fumeux peuvent rapidement s’avérer être des pyramides de Ponzi qui s’effondrent encore plus rapidement qu’elles se sont bâties.

Et puis, il y a Martin, Martin Winterkorn, ex-patron de Volkswagen, figure de proue de la puissance industrielle allemande. On peut certes épiloguer sur les conséquences financières et réputationnelles du scandale Volkswagen. Dans un pays qui a fait de l’exportation l’alpha et l’oméga de sa stratégie de long terme, qui a fait surtout du made in germany un actif immatériel clé justifiant de forts écarts de prix, l’onde de choc est puissante. Mais les dégâts sont réparables. Ce que révèle cette crise du positionnement stratégique allemand est en revanche beaucoup moins facilement récupérable. Car la triche Volkswagen peut être aussi perçue comme le type d’erreur insensée que l’on commet lorsque l’on sent confusément que l’on est acculé. Face à l’intrusion des Google et des Apple dans l’écosystème automobile, qui risque de réduire les constructeurs en simples sous-traitants, face à l’édiction de normes environnementales, face surtout à la révolution qui se dessine en matière de mobilité, qui bouleverse totalement l’acte d’achat auto­mobile, avec tout ce qu’il véhicule de valeur symbolique et de marqueur social, l’hyperpuissance industrielle allemande, tant enviée, prend soudain les allures d’un chant du cygne. Face aux invasions barbares, la course à la taille allemande est moins maîtrisée qu’on ne le pensait. Elle s’apparente à une fuite en avant entièrement concentrée vers la domination du marché et vers la survie du modèle ancien. Elle souligne aussi la difficulté à jouer simultanément sur deux tableaux, celui de la qualité et celui de la modération des coûts. Elle met en relief enfin la vulnérabilité d’une structure pyramidale d’un autre temps, au pouvoir concentré. La toute-puissance de Wolfsburg ne peut souffrir d’aucune contestation. Les ingénieurs préfèrent camoufler leurs échecs : le retour d’expérience de leurs erreurs leur serait fatal. Bref, l’affaire Volkswagen nous révèle que le capitalisme triomphant de Martin, high price et low cost, est plus proche de celui de Patrick que de celui de Xavier.

Article paru dans L’Hémicycle, le 20 octobre 2015

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