De la mondialisation sauvage à l’automatisation barbare ?

La stratégie des multinationales a été, dans les années 1990, au cœur du basculement de la croissance mondiale vers les pays émergents. Ce sont toujours ces mêmes groupes qui œuvrent aujourd’hui au renversement du monde vers les pays avancés. Certains évoquent même – sans doute un peu vite – une relocalisation du capital, voire la « re-régionalisation » des économies.

De fait s’ouvre une nouvelle phase de la mondialisation, marquée par un rééquilibrage de la croissance en faveur des pays développés, qui pourrait révéler que l’Occident est à nouveau en mesure de créer une croissance autonome durable.

Mais on ne bascule pas d’un âge à l’autre sans douleur. La panne de l’eldorado chinois et des pays émergents confronte aujourd’hui les multinationales à un défi majeur : se redéployer à vive allure vers les pays avancés pour préserver leur profitabilité. Or, ces stratégies de recentrage s’inscrivent dans un contexte occidental marqué par l’absence de moteur pérenne de la demande.

Les fusions-acquisitions battent leur plein

Les grands groupes trouvent une véritable planche de salut dans le niveau historiquement bas des taux d’intérêt : leur stratégie accorde la priorité à la consolidation du système productif par une fuite en avant dans les fusions-acquisitions.

Elles prennent le contrôle des actifs matériels et immatériels les plus prometteurs ; elles rationalisent l’outil de production ; elles mènent une guerre de position pour se placer en pivot d’écosystèmes dont elles contrôlent la technologie, les normes et le marché, à l’image d’Apple ou de Google, et capter le maximum de la valeur. Elles accordent ainsi la priorité à la domination des marchés, plutôt qu’au renforcement de l’investissement productif.

Le capital se replie sur les économies avancées, mais cette configuration n’est pour l’heure favorable ni à l’investissement, ni à la croissance ni à l’emploi. On saisit d’ailleurs ici les limites et les  effets pervers des politiques monétaires accommodantes. La faiblesse permanente des taux n’a en rien permis de relâcher les exigences excessives de rentabilité. Le niveau dérisoire des taux est instrumentalisé par les entreprises pour restaurer leur rentabilité financière, ces dernières s’accommodant au final de la faiblesse des débouchés, des pressions déflationnistes, et les renforçant. Les conséquences de cet environnement sont de plus en plus visibles en Europe. Les groupes américains, mais aussi chinois, en pleine désillusion sur les promesses des émergents, trouvent en zone euro des entreprises relativement bon marché, aux bilans assainis, d’autant plus robustes qu’elles ont démontré leur capacité à survivre avec un change surévalué. Les fusions-acquisitions battent leur plein. Mais cela ne fait encore une fois ni croissance, ni emploi.

Remettre le capital au cœur de la croissance, exploiter tous les potentiels de la révolution économique et technologique portée par la mutation numérique, exigera bien plus qu’un recentrage stratégique des grands groupes. D’autant que cette mutation numérique offre avant tout des opportunités inégalées d’automatisation du système productif. Ce qui est d’abord à l’œuvre, c’est une logique de rationalisation et de restauration de la productivité par la robotisation généralisée des process industriels et l’automatisation intensive des tâches programmables dans les services. Avec le retour  du capital sur les économies avancées, se profile ainsi un grand mouvement de relève de l’homme par la machine qui pourrait prendre les allures d’un tsunami dévastateur sur l’emploi. On sait déjà que cette vague peut balayer près de la moitié des métiers existants, qualifiés et semi-qualifiés, de gestion et de contrôle, et bien au-delà, puisque les « machines intelligentes »  prennent en charge un nombre croissant de tâches complexes.

Ce qui s’ouvre à nous, c’est potentiellement l’âge d’une automatisation barbare et, avec elle, le délitement des emplois intermédiaires des classes moyennes, déjà en marche dans toutes les économies avancées. Ce qui s’ouvre à nous, c’est la capture de la rente technologique par les investisseurs et certaines catégories de métiers et de professions bien positionnées, pour tirer directement parti des effets induits des progrès de productivité et du redressement des marges des entreprises. C’est, enfin, un accroissement prédictible des inégalités de revenus, avec pour conséquence économique un freinage de l’impact de la révolution numérique sur la demande. Or, c’est précisément l’insuffisance des débouchés qui mine aujourd’hui la croissance mondiale.

Pour que le retour du capital se transforme en choc prospérité, il faudrait que s’ouvre une ère d’investissements et d’équipements massifs des entreprises et des ménages. Or, rien de comparable aux révolutions industrielles précédentes ne se présente à ce jour. Seule une vague d’investissements collectifs prioritaires, qui intègrerait toutes les potentialités du numérique pour révolutionner nos villes (dans une société essentiellement urbanisée), repenser leur design, peut permettre la diffusion de nouveaux usages, autrement dit un choc d’offre et de demande propre à rétablir une croissance durable (dans tous les sens du terme). Un tel choc ne peut cependant se produire par la seule impulsion de marchés décentralisés, sans vision d’ensemble, et régis par des objectifs de rentabilité à court terme.

Il est également impératif que l’ensemble des corps intermédiaires travaille à l’éclosion d’un modèle de régulation, qui intègre un compromis redistributif et formalise les nouvelles relations de travail liées à l’économie numérique, sans sacrifier la protection sociale. Ce sont les conditions sine qua non pour stimuler la demande et s’extraire de la fatalité d’une stagnation séculaire qui hante désormais certains de nos esprits les plus éclairés.

Article paru dans Le Monde, le 13 octobre 2015 

Une réflexion sur “De la mondialisation sauvage à l’automatisation barbare ?

  1. Je pense au contraire que l’automatisation ‘barbare’ est en train de nous libérer de l’emploi.

    Lorsque le taux de chômage (le vrai, pas les chiffres trafiqués) atteindra 50%, il va devenir très difficile de fliquer et de faire culpabiliser les chômeurs comme en ce moment.

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