Migration et code du travail : la gauche empêtrée dans ses dilemmes moraux

Deux actualités se sont percutées ces dernières semaines : celle de la crise des migrants et celle de la réforme du code du travail. Elles placent la gauche française face à ses dilemmes, et soulignent notamment sa difficulté croissante à conjuguer toutes les dimensions des valeurs de solidarité qu’elle est censée incarner.

Le gouvernement ne peut ignorer le sentiment de crispation qui se développe en France face au phénomène migratoire, un sentiment indissociable de la perte de confiance qui gagne l’opinion sur la capacité de notre économie à inclure les nouveaux arrivants.

Or, si la gauche est sur la défensive sur le terrain de la solidarité entre les peuples, c’est d’abord parce qu’elle est en échec sur le terrain de l’intégration par le travail.

Dans un contexte de chômage de masse et de stress financier, un migrant, qu’il soit réfugié politique ou économique, est inévitablement perçu par une large fraction de la population comme un candidat à l’aide sociale ou à l’éducation, avant d’être un consommateur, un travailleur ou un contribuable potentiel ; autrement dit, comme un coût supplémentaire pour la collectivité. On aurait tort, naturellement, de réduire le climat d’intolérance qui se développe en France à cette seule dimension économique. Mais le contraste avec l’Allemagne montre de façon saisissante que cette dimension est bel et bien décisive.

Il n’est pas loin en effet le temps où France et Allemagne jouaient à fronts renversés. C’était en 1992. L’Allemagne restreignait alors son droit d’asile et son chancelier, Helmut Kohl, affirmait que son pays n’avait pas vocation à être un pays d’immigration. La rupture avec cette ligne ne date que de 2005. Bien conscients aujourd’hui de l’impasse démographique dans laquelle est placée leur économie, confiants aussi dans la capacité de leur économie à s’adjoindre une main-d’œuvre bon marché, la classe moyenne comme le patronat ont adopté une posture beaucoup plus ouverte. Les grands leaders d’opinion allemands, Angela Merkel en tête, y ont grandement contribué, faisant acte de pédagogie. La nécessité d’accueillir des migrants a été reliée à l’enjeu du financement des retraites et à celui de la préservation de l’équilibre budgétaire de long terme. Un migrant, c’est un coût transitoire et de l’assiette fiscale future, pour dire les choses de façon abrupte. Cela ne signifie pas, bien sûr, face à l’ampleur de la vague migratoire récente, que notre voisin rhénan soit à l’abri de toutes pulsions xénophobes et dispensé de toutes les problématiques de préservation de l’ordre public.

Cette générosité intéressée de l’Allemagne rappelle une évidence : une croissance inclusive dédramatise la question migratoire. Il est alors plus facile pour un pays d’agir en conformité avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, et de respecter son article 14, qui dispose que toute personne persécutée a droit à l’asile. Mais cette capacité d’inclusion a eu un prix dans le cas allemand : la régression des protections individuelles et du principe d’égalité sur le marché du travail. Et c’est précisément sur ce point que la gauche française est confrontée à un dilemme de plus en plus patent. En proue du principe d’égalité, gardienne d’un droit du travail protecteur et uniforme, en tous lieux et quel que soit le type d’entreprises, elle s’est faite fatalement et implicitement le chantre d’une plus forte sélectivité sur le marché du travail. Hostile au développement d’un travail socia­lement déprécié, elle lui préfère le non-emploi indemnisé. C’est tout l’inverse qui s’est produit en Allemagne, où, depuis les réformes Hartz de 2003-2005, la dualité au sein de l’emploi est assumée. Mieux vaut un halo de petits jobs socia­lement dégradés que du chômage. La croissance allemande, même mince, inclut. Elle inclut au prix d’un appauvrissement d’une partie de la main-d’œuvre. Elle inclut également au prix d’un espace de non- droit social, pour une part croissante de personnes non couvertes par les conventions collectives. Elle inclut enfin au prix d’un délitement de la protection de l’emploi dans les entreprises de moins de 10 salariés.

Et si le taux d’emploi allemand a considérablement augmenté depuis 2002 (de l’ordre de 10 points), c’est en contrepartie d’un droit social à plusieurs vitesses.

Ce que révèle la crise migratoire, c’est l’impossibilité pour la gauche française de tenir tous les bouts de son équation morale. Il lui est en effet de plus en plus difficile de maintenir tout à la fois sa ligne sur l’emploi décent et celle sur la tradition d’accueil, au pays des droits de l’homme et du droit social dur.

Article paru dans L’Hémicycle, le 7 octobre 2015

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