Et si l’on parlait de la crise de rétribution du travail ?

La montée des inégalités au sein des économies, est l’une des causes structurelles les plus régulièrement convoquée pour expliquer la crise des débouchés que traverse l’économie mondiale. Parmi les antidotes pour échapper au spectre de la stagnation  séculaire, l’idée de colmater les fissures du vieux « compromis fordiste » ne relève plus d’un discours minoritaire. Les grandes institutions internationales, du FMI en passant par l’OCDE, l’ont même érigé en quasi-doctrine officielle et la problématique traverse aujourd’hui l’ensemble des régions du monde. Pour écouler son offre, le capitalisme redécouvre qu’il a besoin d’une redistribution équitable de ses gains de productivité, qui permette de démocratiser l’accès d’une large frange de la population aux nouveaux biens ou services. C’est par une meilleure redistribution verticale, des plus riches vers les plus pauvres, et horizontale, entre ceux qui subissent un risque et ceux qui ne le subissent pas, que le capitalisme a su,  par le passé, résoudre son équation de débouchés. Et c’est ce compromis qu’il nous faudrait restaurer aujourd’hui, en réduisant les écarts primaires de salaire, et en renforçant le pouvoir redistributif de la fiscalité et de la protection sociale. La principale faiblesse de ce constat, c’est que ce référant à un concept historique, il nous oriente vers des outils eux-mêmes traditionnels que les politiques peinent à mettre en œuvre dans le contexte intense de concurrence entre les nations.

Mais à trop se focaliser sur la problématique du salaire minimum et sur celle de la redistribution secondaire, on oublie parfois une seconde dimension essentielle du socle social sur lequel s’est bâtie prospérité des trente glorieuses : la généralisation du salariat, qui a formalisé la relation de travail et sa rétribution. Ce statut, a notamment permis de sortir de l’ombre, de monétiser et de sécuriser un travail qui existait déjà, mais sur un mode informel et sans vraie reconnaissance marchande.

La généralisation du salariat a fait notamment reculer tout le travail à façon ou à la tâche, permettant d’adosser des droits à des formes archaïques de relation de travail, sous rémunérées, sous organisées et sous assurées. Il a permis aussi de faire reculer le poids des emplois non rémunérés, dans les exploitations agricoles ou dans le commerce notamment, beaucoup de femmes assurant alors des tâches essentielles sans statut particulier et sans droit à la retraite. Il a enfin permis de monétiser une partie des tâches domestiques, en les externalisant. Un des principaux ressorts de la croissance d’après-guerre est précisément d’avoir fait sortir tout un pan du travail de la zone noire ou grise du gré à gré informel, de l’avoir inséré dans le circuit économique, élargissant considérablement la base des débouchés.

Or avec le délitement du statut salarial, sa mise en concurrence avec des modèles d’affaires « ubérisés » ou mobilisant de la ressource gratuite, ce n’est pas seulement à une crise de la redistribution à laquelle nos économies sont exposées. C’est aussi à une crise plus profonde de sa rétribution. Relever ce défi est devenu prioritaire, car l’attrition de la base salariale réduit la capacité correctrice de la fiscalité et de la protection sociale, les plaçant dans une impasse financière. L’économie dite du partage, et à travers elle le développement des différentes formes collaboratives de travail, ne peuvent plus être traitées comme des épiphénomènes. Certes le travail collaboratif correspond à de nouveaux besoins de structures de productions plus horizontales, fonctionnant sur le mode projet. Certes, il peut correspondre dans certains cas, pour les plus qualifiés en particulier, à un désir d’autonomie. Mais il constitue surtout une forme extrêmement balbutiante de contribution au travail, qui faute de formalisation crée d’importantes fuites dans le circuit économique, et une grande opacité dans le repérage de la création de valeur.

Cette fuite prend différentes forme. Elle va de la gratuité pure et simple, involontaire ou consentie, à la sous-rémunération.  Au rang de la gratuité involontaire, il faut ranger tout ce qui relève de la problématique du « consom’acteur ». On peut reprendre ici les termes de Pierre Collin et Nicolas Colin dans le cadre de leur rapport sur la fiscalité numérique de janvier 2013 : « les utilisateurs, bénéficiaires d’un service rendu, deviennent  des  quasi‐collaborateurs,  bénévoles,  des  entreprises.  Collectées,  stockées  et traitées pour être intégrées en temps réel à la chaîne de production, les données issues de  leur  « travail  gratuit »  contribuent  à  brouiller  la  frontière  entre  production  et consommation ». Au second rang de la gratuité, il y a  le travail collaboratif consenti, dans une optique de don contre don, et qui participe à la co-création de « communaux ». A cela près que de plus en plus souvent le pacte est rompu, lorsque la plateforme collaborative se vend et que certains empochent les gains d’un bénévolat librement consenti ou y greffent des recettes publicitaires ; à l’instar du Huffington Post lorsqu’il s’est vendu pour 300 millions de dollars à AOL. Il a enfin tout l’étage du travail « uberisé », qui permet à un intégrateur de mobiliser du capital et de la ressource humaine sous-utilisée, développant ainsi une nouvelle zone grise de travail, sous rémunéré et dérogeant au droit social. Cette tendance de fond a pour dernier avatar le développement par Amazon de son application Flex, grâce à laquelle chacun peut s’improviser livreur à la demande, durant ses heures perdues, pour 18 à 25 dollars de l’heure, en utilisant son propre véhicule et son smartphone. Avec l’extension du travail collaboratif, c’est bien toute une zone grise du travail qui s’étend et qui fragilise le circuit de la consommation. La valeur créée par ce travail n’est cependant pas perdue pour tous, mais accaparée par un petit nombre. Pour sortir de cette crise de la rétribution, il faut non seulement repenser nos cadres juridiques, mais aussi se donner les moyens de tracer la valeur utile de ces contributions.

Article paru dans Alterecoplus, le 2 octobre 2015

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