Comme un boomerang

Voici le retour des boums et des bangs de la finance. Pendant que l’Europe est empêtrée dans le règlement de la crise grecque, les krachs chinois de Shanghai et Shenzhen rappellent aussi qu’il existe d’autres foyers de crise systémique. Tout se passe comme si l’onde de choc de Lehman Brothers n’en finissait pas de diffuser ses effets, déstabilisant un continent après l’autre. Et en fin de course, elle pourrait bien revenir sur l’économie américaine comme un boomerang.

Il est à parier pourtant que les deux alertes financières de l’été auront des conséquences immédiates limitées. Elles sont certes toutes deux révélatrices de défaillances lourdes des systèmes de régulation des différentes zones concernées. Mais leurs implications sur l’économie réelle seront probablement invisibles à court terme. Ces deux crises pourraient même produire des effets paradoxaux sur la croissance des pays avancés, à l’instar de la crise asiatique des années 1997-1998.

Le krach chinois, n’affectera d’une part que modérément la croissance locale. Les effets de richesse sont en effet de deuxième ordre, puisque le poids des actions dans le patrimoine des ménages chinois demeure relativement faible et que la diffusion de l’actionnariat au sein de la population reste modérée en dépit du rush récent sur les comptes boursiers. Les pertes sur un mois sont par ailleurs à relativiser au regard des gains sur un an (+ 90%). Autrement dit, seuls les derniers entrants ont bu la tasse. Le récent chaos boursier chinois inquiète dès lors bien davantage de par les fragilités qui le sous-tendent. La ruée sur les actions prenait racine, ne l’oublions pas, sur la politique de baisse des taux initiée par la Banque Centrale chinoise, avec pour arrière-plan un dégonflement de la bulle immobilière, un surendettement et l’enracinement de tendances déflationnistes.

Cette fragilité chronique de l’économie chinoise, ne peut qu’inciter la FED à la prudence dans la conduite de sa propre politique monétaire, sachant que le Yuan est pégué sur le dollar. Les puissantes interventions publiques pour enrayer la chute des cours vont au final injecter de la liquidité dans l’économie chinoise. Et l’instabilité financière devait accélérer le mouvement de rééquilibrage de la balance des capitaux chinois en faveur des pays développés. Autrement dit, toutes les conditions sont réunies pour que la crise chinoise favorise une vague de hausse des bourses  des pays développés.

Le psychodrame européen, d’autre part, tant qu’il ne se traduit pas par une remontée significative des spreads à l’intérieur de l’Europe, aura des retombées directes infimes sur la croissance européenne. D’autant que le premier résultat de cette crise de crédibilité est de favoriser le maintien de l’euro à un niveau faible. Là encore, les conséquences immédiates sont en complet décalage avec la gravité des dysfonctionnements que cette crise révèle au plan européen. Le contexte de déstabilisation des bourses asiatiques, en provoquant ce que l’on appelle un repli sur la qualité des investisseurs (flight to quality), a de surcroît différé les risques de remontée des taux longs en Europe comme aux Etats-Unis.

Mais c’est précisément cette immunité apparente de l’économie réelle qui pourrait être la principale source de risque. Cette extrême fragilité de la finance, place Janet Yellen, la Présidente de la FED, dans le même dilemme que Greenspan il y a un peu moins 20 ans. Le repli de la liquidité internationale sur les marchés développés, participe à la détente des taux longs et risque d’alimenter un nouveau cycle de hausse, voire d’euphorie des Bourses, aux Etats-Unis et dans  les pays où la croissance est sensible aux effets de richesse. La reprise américaine trouverait ainsi un nouveau relai de croissance, à défaut de pouvoir s’appuyer sur un franc redémarrage de l’Europe. Cette reprise sans inflation et sans tension sur les taux, portée par une inflation des prix d’actifs, et cernée par des menaces fortes de risque systémique, pourrait conduire la FED à différer sine die le resserrement de sa politique monétaire.

Or ce régime de taux faible anéantit les chances d’une consolidation de la reprise américaine, via les salaires et une redistribution plus équitable des fruits de la croissance, tel que cela semblait se dessiner depuis le début de l’année. Ce régime de faible taux et de surévaluation chronique des marchés d’actif a en effet des conséquences fortes sur la formation des salaires.

Il incite premièrement les entreprises cotées à dégager des ratios  de profitabilité en ligne avec leur performance de marché. Pour coller à leurs cours boursiers, les entreprises doivent se bâtir des fondamentaux cohérents avec ces derniers ; Autrement dit, dégager un résultat d’exploitation et financier qui corrobore leur valeur de marché. C’est la raison pour laquelle, elles doivent exercer une pression continue sur les salaires, même en cas de reprise et de chômage faible, et privilégier le rachat de leurs actions au détriment d’une extension de leurs capacités.

Ce régime de faible taux, favorise de surcroît les stratégies de croissance externe, au détriment des investissements nouveaux (croissance dite organique). Et ce jeu de concentration, et de recherche de synergie, affaiblit à son tour la dynamique des salaires.

L’embellie qui pourrait succéder aux frayeurs de l’été pourrait dès lors n’être qu’un trompe l’œil. Elle risque de faire le lit à une croissance de bulle, au moment même où le resserrement annoncé de la politique monétaire et le frémissement des salaires américains laissaient augurer une croissance plus saine, basée sur la redistribution des fruits de la croissance.

 

Article publié dans Alterecoplus, le 13 juillet 2015

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