Et si la France avait un coup industriel d’avance ?

Le gouvernement Valls verrait-il les choses en petit, avec son Small Business Act, au moment même où les fissures dans l’édifice de nos fleurons industriels apparaissent de plus en plus patentes ?

On comptait encore en 2004, rappelons-le, 37 champions hexagonaux dans le palmarès fortune des 500 premières multi­nationales mondiales. Ils ne sont plus que 31 début 2015. Des noms aussi emblématiques qu’Alstom, Arcelor, Lafarge, Suez, et maintenant Alcatel Lucent ou Areva ont disparu du radar ; soit que ces entreprises aient fusionné, soit qu’elles aient changé de pavillon. Des déboires qui nous rappellent l’ampleur des risques techno­logiques, de perte de contrôle, de déclassement brutal des modèles d’affaires, auxquels sont confrontés nos géants aux pieds d’argile.

Cette peur du grand effondrement n’est d’ailleurs pas propre à la France. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement allemand a placé en septembre 2014 à Bruxelles Günther Oettinger, l’ancien président du Bade-Wurtemberg, siège de Daimler, au poste de commissaire à l’économie numérique. Même si les industriels de l’automobile allemands surfent aujourd’hui sur une vague de succès, ils savent aussi que la chaîne de valeur du secteur est sur le point d’être revue de fond en comble. Avec l’irruption de la Google Car et la révolution des usages qui se profile en matière de mobilité, leur grande crainte c’est de voir l’industrie automobile et ses 750 000 salariés relégués en atelier de montage, pendant que les géants de la Silicon Valley capteraient l’essentiel de la valeur ajoutée.

Celui qui possédera les données possédera le pouvoir. Pleinement conscients de ce risque, ils recherchent aujourd’hui les parades. Le défi est de taille lorsque l’on sait que parmi les 50 plus grands groupes technologiques mondiaux, seuls six sont européens. Faute d’avoir des GAFA (Google, Amazon Facebook) européens, autrement dit de grandes plateformes numériques d’échelle planétaire, l’Europe est lancée dans une course-poursuite. Tout l’enjeu est de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiale, en trouvant sa place dans le B to B de pointe. Et rien ne dit que ce repositionnement soit compatible avec les périmètres actuels des groupes. Ni même que ces derniers en seront les acteurs principaux. Il est très probable de surcroît que cette reconfiguration s’accompagnera de nouvelles alliances à échelle mondiale.

Face à cet enjeu, le fait de posséder des positions acquises et de grands groupes intégrés ne protège pas de tout. Ce symbole de puissance peut même relever du triomphe en trompe l’œil. Même lorsqu’un modèle est périmé, la débandade des concurrents peut dans un premier temps légitimer le modèle des poids lourds du secteur, qui bénéficient alors des effets de concentration. Le modèle n’en est pas moins condamné à terme. Et cette illusion peut différer les ajustements.

Dans une période de grands chambardements, être en avance d’une crise peut alors être un atout. Je pense à la France en disant cela, sans tomber pour autant dans l’optimisme béat. Nos défaites industrielles ne feront le lit de notre rebond que sous conditions. Mais il est indéniable que nous vivons une période de mutation suffisamment profonde pour que nos défaites soient transformées en succès, à condition d’être bien négociées.

Or le fait que de plus en plus de groupes incubent aujourd’hui des start-up en interne, que de plus en plus de talents tentent l’aventure entrepreneuriale, indique que nos déboires permettent de fertiliser de nouveaux positionnements productifs. Et c’est précisément dans les activités B to B à fort contenu intellectuel, qui irrigueront les chaînes de valeur mondiales, que les choses bougent. Le fait que les services périphériques à l’industrie, en amont et en aval, connaissent une dynamique plus forte en France qu’en Allemagne en est un signe. Le déclin de notre vieux modèle industrialiste ne se traduit pas seulement par une perte sèche de substance productive.

C’est précisément tout l’enjeu de la politique industrielle aujourd’hui. Faire en sorte que notre déclin manifeste se transforme en coup d’avance dans la course-poursuite numérique dans laquelle est engagée l’Europe. Et c’est dans cette perspective qu’il faut juger l’opportunité d’un Small Business Act, petite pierre parmi d’autres dans notre édifice de soutien aux PME, qui, à défaut de voir grand, regarde loin.

Article paru dans L’Hémicycle, le 26 juin 2015

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