L’inimaginable reprise

La perspective d’une stagnation séculaire a fait son lit, et la possibilité d’un rebond sonne comme un échec de la pensée. Elle dérange, plus qu’elle ne réjouit. Passé la surprise des chiffres de croissance du premier trimestre, le ton laudatif des premiers instants a ainsi rapidement laissé place au scepticisme. Les performances flatteuses de l’hiver ne tiendraient qu’à un concours de circonstances tout aussi improbable qu’éphémère : le fameux « alignement des astres ».

Cette configuration inespérée qui a vu en l’espace de quelques mois l’euro se déprécier vis-à-vis de l’ensemble des monnaies des pays avancés, les taux d’intérêt souverains basculer en territoire négatif sur les échéances courtes et moyennes, et les cours des matières premières, pétrole en tête, baisser plus fortement encore que le change. Ces trois éléments ont oxygéné notre demande intérieure, notre demande étrangère et redonné un peu d’aisance financière aux entreprises. Mais sorti de cet état de grâce, rien n’atteste d’une diffusion en profondeur de la reprise. Ni l’investissement ni l’emploi, qui ont tous deux diminué au premier trimestre, ne préfigurent une reprise pérenne.

Bref, s’il y a eu sursaut de l’activité, rien n’indique qu’il morde sur notre potentiel de croissance. Après sept années de quasi-stagnation et de reprises avortées, nos esprits échaudés peinent à acclimater l’idée même d’une reprise. La perspective d’une stagnation séculaire a fait son lit, et la possibilité d’un rebond sonne comme un échec de la pensée. Elle dérange, plus qu’elle ne réjouit. Cette France qui tombe, cette France qui se désindustrialise, cette France qui décroche de son voisin rhénan, cette France inapte à la réforme, ne peut pas repartir, et encore moins plus vigoureusement que ses voisins. Les chiffres du premier trimestre sont presque une insulte à tous ceux qui ont fait du french bashing leur sport intellectuel favori.

Leurs arguments sont pourtant un peu courts. L’emploi n’est pas encore reparti. Mais tout conjoncturiste sait que l’emploi réagit avec un temps de retard sur l’activité et que la baisse amortie observée au dernier trimestre n’a rien d’atypique. L’investissement n’est toujours pas au rendez-vous. Ce n’est pourtant pas tout à fait vrai. La construction demeure en repli, le secteur traversant une crise bien spécifique. Mais les dépenses d’équipements et de logiciels des entreprises sont nettement reparties depuis maintenant deux trimestres. Et les enquêtes indiquent que le mouvement est pérenne.

Quant à ce fameux alignement des astres, fruit du hasard ou d’une main divine, dont tout pousse à croire qu’il n’est pas amené à durer, là encore, il faut y regarder à deux fois. Est-ce l’alignement actuel qui est exceptionnel, ou l’alignement de la bêtise, du dogmatisme et des erreurs de pilotage qui ont précédé l’embellie européenne actuelle qui doit nous étonner ? Il a fallu en effet beaucoup d’acharnement thérapeutique pour casser la reprise qui se dessinait en 2010. Nous commettons toujours l’erreur d’interpréter les mouvements présents de l’économie comme si nous partions d’une situation d’équilibre. Or la situation qui a précédé la phase de baisse concomitante des cours de change, de matières premières ou de taux d’intérêt était tout sauf une situation d’équilibre. Nous ne pouvons pas faire comme si la rigueur mal dosée, mal coordonnée n’avait été pour rien dans nos déboires. L’euro était sans conteste surévalué. Et le retard à l’allumage de la BCE dans la mise en œuvre du Quantitative Easing, comparable à celui des pays anglo-saxons ou du Japon, en est grandement responsable. La baisse de la devise européenne finalement n’est que la sanction normale d’un décalage trop prononcé d’activité avec les États-Unis. Or, la dépréciation de l’euro a toujours été l’élément, qui par le passé, a permis d’arrimer l’Europe à la reprise américaine.

Article paru dans L’Hémicycle, le 1er juin 2015

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