Cherche production désespérément

La production industrielle est-elle encore un bon reflet de l’activité ? Partout à travers l’Europe, en France y compris, les signaux d’un sursaut de la demande, et notamment de la consommation, sont manifestes. Essentiellement du fait de la surprise sur la désinflation importée, qui a boosté le pouvoir d’achat. En France, la consommation de biens surplombe en février de 1,9% son niveau moyen du dernier trimestre. Idem en Espagne ou en Allemagne, où le commerce de détail et les immatriculations  annoncent un fort sursaut de la consommation. Mais l’image est moins flatteuse lorsque l’on se penche du côté de la production. Notamment en France, où les enquêtes de climat dans l’industrie demeurent très hésitantes depuis 6 mois, tandis que la production manufacturière fait du surplace.

Cette inertie est peut-être le symptôme de l’affaiblissement structurel de notre potentiel productif, de l’incapacité des entreprises de répondre au surcroît de demande. Soit par manque de réformes, soit par sous-investissement chronique depuis près de 7 ans, l’économie française ne serait pas en mesure de saisir le mouvement de reprise. Cependant, si l’on observe bien une légère remontée du taux de pénétration en importations de notre économie, la tendance est encore trop ténue pour en inférer que notre reprise par la demande ne bénéficie qu’à l’étranger. On peut aussi évoquer un probable mouvement de déstockage en produits finis, qui traduirait un manque de confiance des entreprises sur la pérennité du mouvement. Il ne s’agirait alors que d’un retard à l’allumage.

Mais au-delà de ces arguments techniques, il est étonnant de retrouver la même inertie chez la plupart de nos partenaires européens. Alors que traditionnellement, la production manufacturière renvoie une image amplifiée et souvent avancée du cycle économique, elle n’est pas beaucoup plus réactive ailleurs. Même dans les pays en proue de la reprise européenne, en Allemagne ou en Espagne notamment. Alors que les climats d’affaires se redressent franchement dans ces deux pays, les volumes d’activité manufacturière observés demeurent décevants : sur un an, la production stagne en Espagne, tandis qu’elle ne progresse que de 1% en Allemagne.

Faut-il en conclure à une reprise sans offre ? Autrement dit éphémère, sans retombée sur l’emploi, et sans pouvoir de diffusion autre que sur les prix ? Ou bien cette anomalie apparente ne traduit-elle pas plutôt l’inadaptation croissante de l’indice de production industrielle en tant que pouls de l’activité globale de nos économies ?

Ce n’est pas le poids relatif de plus en plus faible de l’industrie qui est au cœur du ce questionnement. Cette tendance n’est pas nouvelle ; et elle ne retire rien au fait que si les conjoncturistes scrutent avec une attention particulière la production manufacturière, c’est d’une part, parce qu’elle est au diapason des composantes les plus cycliques de nos économies développées : les biens durables, les biens d’équipement et les exportations notamment ; C’est d’autre part, parce qu’on lui prête un pouvoir d’entrainement sur toute une série d’activités de services en aval et en amont, liées à la logistique, au transport, à la conception, à la distribution etc.

Il suffit pourtant de comparer les différentes données d’activité industrielle dont disposent les conjoncturistes pour prendre la mesure du caractère trop limitatif de l’IPI (indice de production industrielle) comme outil  d’appréciation de notre activité productive. Le graphique ci-dessous compare quatre indicateurs réputés proches : 1/ l’indice de production manufacturière, qui mesure les variations des quantités produites dans les différents sous-secteurs de l’industrie, sur la base d’une pondération constante ; 2/ La production manufacturière telle qu’elle est mesurée dans les comptes nationaux de branche. Il s’agit là d’un indice chaîné, qui rend mieux compte des changements de composition de la production. Alors que l’IPI sous-estime la contribution des biens à forte intensité technologique, dont le prix relatif baisse, le second indicateur restitue beaucoup mieux leur dynamique de long terme. L’IPI surpondère à contrario les biens qui croissent peu en quantité mais dont la valeur unitaire augmente, du fait d’une montée en gamme. Perdant une partie des effets qualité. 3/ La valeur ajoutée manufacturière, qui retranche les consommations intermédiaires et se concentre sur la valeur créée au sein de la branche et sur le territoire ; 4/ La valeur ajoutée de l’industrie manufacturière et des activités de services périphériques, fortement intégrées à cette dernière (les services aux entreprises, le transport, l’information, la communication et les activités financières).

Indicateurs de production industrielle en France

Cherche production désespérément

Source : INSEE

La juxtaposition de ces indicateurs, montre d’abord que l’appréciation de la production industrielle est très sensible aux conventions de mesure. La divergence des différentes courbes sur longue période est saisissante. Elle révèle  l’importance des effets « qualité ». L’IPI, qui sous-estime les effets de composition, recule sur longue période. Ce n’est pas le cas de l’indicateur chaîné, qui progresse de 25% depuis 1990 et encore moins de la valeur ajoutée manufacturière qui progresse de 40%. Cet écart de croissance tendancielle entre la production et la valeur ajoutée est plutôt contrintuitif par rapport à l’idée d’une externalisation  croissante. Il tient très probablement au fait que ce sont les activités à faible valeur ajoutée qui sont le plus externalisées, et rationalisées par la suite, tandis que les secteurs se redéployent sur les activités à forte valeur ajoutée (à haut contenu intellectuel, fonctions stratégiques, de conception, de marketing, etc.). Le mouvement d’externalisation/relocalisation à l’étranger de la phase d’assemblage (à faible valeur ajoutée) peut aussi donner le sentiment que la production de certains secteurs s’effondre (c’est notamment le cas de l’automobile), alors que la valeur ajoutée est moins profondément affectée.

Ces changements de périmètre affectent également les propriétés cycliques des indicateurs. L’emploi industriel dans les filiales étrangères des entreprises hexagonales représente 68% de l’emploi national. Autrement dit, la respiration conjoncturelle du secteur dépasse très largement les frontières du territoire. Moins d’assemblage, plus de fonctions stratégiques, stables par définition, externalisation poussée des composantes les plus cycliques de la production et à plus faible valeur ajoutée : le secteur manufacturier donne probablement moins bien que par le passé le pouls de l’économie marchande.

Enfin lorsque l’on élargit le champ de l’analyse, pour englober au secteur manufacturier toute une série de secteurs intimement liés aux problématiques industrielles, le diagnostic sur longue période, mais aussi sur courte période, sort assez profondément modifié. Depuis 1990, la progression de la valeur ajoutée du secteur industriel « élargi », est de 25 points supérieure à celle du secteur manufacturier stricto-sensu. Les niveaux d’avant crise sont restaurés. Et un léger mouvement de décollage s’amorce, d’avantage en phase avec ce que l’on sait de la demande.

Article publié dans Alterecoplus, le 7 avril 2015

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