Mais que font les entreprises allemandes de leur argent ?

Lorsque la France se compare à l’Allemagne, il est rare qu’elle se console. Lorsque l’exercice porte de surcroît sur les entreprises, la désolation ne peut être qu’au rendez-vous. Qu’attendre de positif d’une confrontation entre le champion de la désindustrialisation et de l’impôt que serait la France et la machine à gagner des parts de marché que serait l’Allemagne ?
Et c’est vrai que les chiffres sont de prime abord sans appel. Il suffit pour cela de se pencher sur le compte d’exploitation des sociétés non financières, tel que nous le restitue la comptabilité nationale, pour prendre la mesure de la débâcle. Tout ce que l’Allemagne a fait en 15 ans pour modérer ses salaires, pour alléger le poids des prélèvements sociaux et des impôts, pour rationaliser ses chaines de sous-traitance en exploitant les faibles coûts de sa périphérie, ou encore pour alléger le prix des services en amont, créé aujourd’hui un fossé entre les taux de marge allemand et français, dont l’ampleur met en alerte : en 2013, une entreprise allemande dégageait 42% d’excédent brut d’exploitation rapporté à sa valeur ajoutée, contre 30% côté français : comment résister à une telle puissance de feu financière ?

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Le reste de l’histoire semble alors écrit d’avance, apportant sa caution au bon vieux théorème de Schmidt, si souvent rabâché : les profits allemands, font nécessairement le lit de l’investissement et de l’emploi, et in fine du capitalisme rhénan triomphant. Une hyper-profitabilité qui ne peut que favoriser l’agglomération des structures productives européennes autour du noyau allemand, disqualifier la concurrence périphérique et faire le creuset de la divergence réelle de nos économies européennes. Remonter la pente de notre handicap de profitabilité dans le contexte de monnaie unique paraît alors hors de portée.
Toujours prompts à décrire le rouleau compresseur germanique, nous nous appesantissons moins en général sur l’effort d’investissement que les sociétés non financières fournissent de part et d’autre du Rhin. Nous préférons abandonner alors la comparaison pour nous épancher sur le recul de l’ordre d’un point du taux d’investissement des sociétés françaises, depuis son point culminant de 2008. Ce recul reste pourtant étonnamment limité. En moyenne, les sociétés non financières françaises ont consacré 22,3% de leur valeur ajoutée à l’investissement durant les années de crise, une part légèrement supérieure à ce que l’on observait entre 2000 et 2008 ; Un effort sensiblement supérieur également à celui observé de l’autre côté du Rhin (de 3 points en 2013 et plus d’un point en moyenne depuis 2000).
Le paradoxe du faible investissement allemand est, j’en conviens, connu et assez abondamment commenté (même si c’est davantage l’investissement public en infrastructures qui retient l’attention aujourd’hui). Ce n’est d’ailleurs pas sur ce point que je souhaite m’attarder mais bien sur l’interrogation initiale de mon papier : mais que font alors les entreprises allemandes de leur argent ? Avec une rentabilité économique très supérieure à celle des entreprises françaises, un effort d’investissement de moindre ampleur, une imposition des bénéfices plus favorable, seraient-elles devenues d’immenses machines à produire du cash ?
La réponse est comptablement évidente : elles reversent (après consolidation) quatre fois plus de bénéfices (dividendes et autres formes d’intéressement) ne le font les entreprises françaises en proportion de leur valeur ajoutée (19 % au lieu de 5% en France en 2013). Le résultat est étonnant, car les entreprises allemandes ne versent pas plus de dividendes par action que les entreprises françaises et qu’elles recourent moins au financement externe par action ou par dette que leurs homologues françaises. Les patrons du Mittelstand se rémunèrent certes par dividendes, mais cela ne peut expliquer un écart aussi considérable.

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Pour expliquer cet écart, il faut mobiliser d’autres pistes : celles du développement de l’intéressement et de l’épargne salariale, autrement dit de la part de rémunération que les salariés touchent au prorata des profits et qui pour l’essentiel est capitalisée, dans ou en dehors de l’entreprise. En Allemagne, une proportion croissante de la rémunération est liée au résultat des entreprises sous forme de clauses de productivités, de primes et d’intéressement au bénéfice réalisé. Il faut aussi prendre la mesure du poids des systèmes de retraites d’entreprises par capitalisation, que la réforme Riester de 2002 a fortement encouragés. Un encouragement, visant à compenser le repli du pilier par répartition. Comme toujours, lorsque les écarts sont trop considérables, il faut donc invoquer la dimension institutionnelle. Les salaires et les transferts qui ne grèvent plus le compte d’exploitation réapparaissent plus bas dans les comptes d’entreprise, via l’intéressement ou l’épargne salariale et retraite. Le travail obtient en aval du compte d’exploitation ce qu’il n’a pu obtenir en amont.
Mais que l’on soit dans un système de répartition ou de capitalisation, il s’agit in fine de deux systèmes d’intéressement à la croissance qui s’adressent essentiellement à des inactifs ou à des futurs inactifs. Les performances financières en apparence très dissemblables des entreprises françaises et allemandes recouvrent en fait deux modes de prélèvement, agissant sur des lignes différentes, mais de masse équivalente. Et au total, l’écart entre l’autofinancement des entreprises allemandes et françaises est plus resserré que ne le suggère le taux de marge. Sur les années 2000, la part de l’autofinancement allemand n’est supérieure que d’un point au taux français, même si l’écart s’est sensiblement creusé avec la crise pour atteindre 3 points en 2013. Tout cela débouchant sur un taux d’investissement structurellement supérieur en France au cours des années 2000.
Que font les entreprises allemandes de leur argent ? Comme la France au bout du compte. Elles financent des retraites et alimentent l’épargne forcée de leurs salariés, substitut au filet français de protection par répartition. Pour une charge finalement équivalente. Et le fossé de rentabilité et d’investissement entre l’Allemagne et la France n’est pas de l’ampleur que suggère l’information très partielle que délivre l’indicateur phare du taux de marge.

Article paru dans AlterEcoPlus, le 05 février 2015

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