Grexit ou germanexit ?

Pour Angela Merkel, la sortie de la Grèce de l’Euro ne serait pas un problème. Pour Hans-Werner Sinn, le patron de l’IFO, ce serait même la solution. Laisser croire que l’on sauvera l’euro par amputation, en éliminant le problème grec, pour mater les rébellions du Sud est un jeu qui pourrait pourtant s’avérer très coûteux pour la zone euro, aussi bien sur le plan économique que politique.

Sur le papier, certes, le risque financier d’une sortie de la Grèce de l’union monétaire, doublée d’un défaut inévitable, semble circonscrit. 90% de la dette grecque a été mise en quarantaine entre les mains de créanciers publics (États, Fond européen de Stabilité financière, Banque centrale, FMI). Les risques de déstabilisation systémique des banques européennes seraient donc limités.  Le coût pour les États de la zone d’une mutualisation des pertes serait lui-même relativement contenu, dès lors que le défaut de remboursement serait adossé sur des emprunts à échéance longue : équivalent à 2,5 à 3 points de dette publique supplémentaire pour la France ou l’Allemagne par exemple.

Pour la Grèce, ce serait en revanche la double peine. Celle d’une politique d’ajustement qui lui a déjà couté plus d’un quart de son PIB, un appauvrissement de plus de 30 % de sa population, à quoi s’ajouteraient un risque extrêmement élevé de faillite de son système bancaire, de credit cruch et de défaut pour les agents sur leurs dettes privées. L’équilibre budgétaire  primaire obtenu à grand peine en 2014 n’y survirait pas et imposerait un nouveau tour de vis restrictif.

Se limiter à cette analyse est cependant dangereux.  C’est d’abord nier l’échec partiel des stratégies de sortie de crise et surtout ne rien faire pour y remédier, en s’enfermant dans un dogmatisme aveugle. C’est démontrer une nouvelle fois l’incapacité des instances européennes à traiter les problèmes à froid, alors même qu’une restructuration partielle des dettes apparaît comme une issue incontournable pour plusieurs États-membre de la zone euro.

Comment comprendre qu’un pays qui aurait soit disant bénéficier 360 milliards d’aide en 4 ans, 2 fois son PIB, ait pu voir sa richesse diminuer de plus d’un quart en quelques années. La Grèce a certes bénéficié de 226,5 milliards de prêts des institutions publiques ; elle a de surcroît bénéficié d’une décote de l’ordre de 100 milliards de ses dettes en 2012 ; à quoi s’ajouteront 28,1 milliards d’aide à venir du FESF et du FMI d’ici février, si les conditions sont réunies. Compte tenu des moratoires divers et temporaires sur les remboursements et les intérêts, la commission assimile cela à un quasi-transfert.

Montant et détention de la dette publique grecque

Grexit ou Germanexit

Sources : Olivier Berruyer, http://www.les-crises.fr, OCDE

Mais cet abord de l’aide à travers les flux d’emprunt est trompeur. Qu’en est-il du côté grec ? Il ne s’agit aucunement d’argent frais venant soutenir sa croissance mais d’un plan de réassurance de la dette existante. Près de 70% des fonds ont servi à honorer le service de la dette passée et 19% à recapitaliser les banques, des banques grecques qui, au passage, ont subi 43 milliards de pertes au moment de la décote de 2012 :

  • Premièrement, les aides n’irriguent pas l’économie réelle.
  • Deuxièmement, elles protègent avant tout les créanciers de la Grèce dans une sorte de jeu à la Ponzi; La manœuvre a essentiellement consisté à remplacer, dans un jeu à somme nulle, les créanciers privés de la Grèce par des créanciers publics, pour que les premiers supportent un minimum de pertes (graphique). Et que, in fine, ce soit le contribuable européen qui supporte les pertes futures.
  • Troisièmement, leur octroi a été opéré au prix de conditions draconiennes, plus pénalisantes encore que celles qui se seraient imposées de fait en cas d’une sortie de l’euro en 2012 : non seulement, la Grèce doit s’autofinancer et pressuriser sa population comme dans le cas où elle aurait fait défaut mais, de surcroît, elle n’est pas libérée à terme de ses obligations de remboursement et ne bénéficie pas des marges de manœuvres offertes par une dévaluation du change pour restaurer sa compétitivité.

Résultat,  le potentiel de croissance de la Grèce est tellement affaibli, qu’elle ne réunit toujours pas les conditions d’une solvabilité à long terme. Cet échec de la Troïka et l’aveuglement qui l’accompagne rappellent que la zone euro ne pourra jamais fonctionner sans véritables transferts inter-régionaux. Et que le blocage allemand conduit toute la zone dans l’impasse

Prétendre ensuite sauver l’euro en évacuant le problème grec c’est détruire toute la confiance bâtie à grand peine autour du caractère inaltérable de la devise européenne et décrédibiliser les institutions bâties autour d’elle depuis 2011. Ce signal génère un énorme stress autour d’un risque de contagion à l’Espagne ou à l’Italie. Les travaux historiques[1] montrent en l’occurrence qu’il est quasiment impossible de maintenir une union monétaire lorsque le processus de décomposition a commencé. On ne peut que s’interroger au final sur le désir plus profond de l’Allemagne de sortir elle-même du jeu, puisque les traités n’autorisent pas l’exclusion d’un État de l’Union monétaire mais permettent en revanche un exit volontaire.

C’est enfin attiser la crise démocratique européenne. D’ingérences, en chantages et soutien à des partis népotiques au lourd bilan, les institutions européennes compromettent leur légitimité et attisent jour après jours les risques socio-politiques.

Article paru dans AlterEcoPlus, le 12 janvier 2015

[1] Garber, P. and Spencer, M., (1994), « The Dissolution of the Austro-Hungarian Empire: Lessons for Currency Reform »,  Essays in International Finance , No 191, February

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