Zone euro : enfin la sortie de crise ?

Est-ce aux portes de l’enfer de la récession et de la déflation que la zone euro va rencontrer les circonstances qui lui permettront de sortir enfin d’une si longue crise ?
Aujourd’hui, la zone euro n’est plus seulement la victime collatérale des désordres du monde, elle en est devenue l’épicentre ; elle n’est plus seulement malade de sa périphérie, c’est son cœur qui flanche : en Allemagne, le PIB stagne depuis un semestre. En France la croissance patine. L’Italie continue de s’enfoncer, l’Espagne s’extrait péniblement du gouffre. La croissance de la zone ne devrait pas dépasser 0,7% en 2014, après deux années successives de recul.
Cette crise sans fin sanctionne l’échec des politiques de purge excessive menées sans coordination. La demande intérieure, notamment l’investissement, est en panne. Des tendances plus profondes au sein des pays avancés – repli sur l’épargne, durcissement des politiques d’offre, recentrage des chaînes de valeur – entraînent la décélération du commerce mondial et fragilisent les économies en rattrapage. L’érosion du pouvoir d’achat des classes moyennes occidentales et la fin de la fuite en avant dans le crédit ne sont plus compensées par l’enrichissement des classes moyennes émergentes. Avec le resserrement des débouchés, les pays avancés sont ainsi entrés en lutte pour gagner des parts de marché, et repousser chez le voisin le spectre de la déflation.
A ce jeu de surenchère, deux pays ont semblé marquer des points décisifs : les États-Unis et l’Allemagne. Mais en surmontant l’adversité, ils se sont érigés comme modèles de règlement de la crise : par mimétisme, chaque région du monde a cédé aux stratégies néo-mercantilistes, renforçant le déficit initial de demande mondiale.
Or, l’extension du déséquilibre entre l’offre et la demande se referme maintenant sur ces deux pays comme un piège. L’impasse du modèle germanique par épuisement des débouchés est structurelle : médiocrité de la consommation intérieure et de l’investissement, affaiblissement de la demande de la zone euro, érosion de la croissance des pays dits « émergents » qui avaient fait les beaux jours du miracle allemand. Aveuglée par son objectif de déficit budgétaire zéro pour complaire à un électorat vieillissant, encore enivrée par les succès récents d’une politique économique et industrielle triomphante, elle risque de faire basculer l’Europe entière dans une déflation longue, en continuant d’imposer une politique combinant austérité intérieure et excédents extérieurs.
Les États-Unis font désormais cavalier seul. Mais l’économie américaine est-elle encore en mesure de prendre en remorque, seule, l’économie mondiale, et plus spécifiquement la croissance européenne ? Les déclarations finales du dernier G20 à Brisbane (Australie) ne doivent pas faire illusion sur la probabilité d’une véritable relance internationale. Dans ce monde multipolaire, aucun « leader hégémonique bienveillant », pour reprendre les thèmes de l’économiste américain Charles Kindleberger (1910-2003), n’a été jusqu’ici en mesure d’imposer une règle du jeu concertée pour réduire les effets néfastes des surenchères individualistes et stabiliser l’économie mondiale.
Et pourtant, il semble bien que, comme maintes fois dans l’histoire, après avoir assuré leur propre sauvetage, les États-Unis soient en train de réendosser ce rôle. Un bricolage coopératif semble en effet se dessiner depuis la conférence des banquiers centraux à Jackson Hole (21-23 août 2014). La Banque centrale européenne (BCE) et la Réserve fédérale américaine (FED) paraissent engagées dans une stratégie concertée de dépréciation de l’euro ; dans le même temps, la Banque du Japon a provoqué une nouvelle glissade du yen. Si Janet Yellen, la présidente de la FED, laisse ainsi filer le dollar à la hausse, c’est d’abord parce qu’elle accorde un certain crédit à la solidité des moteurs de croissance américains, mais aussi parce qu’il est de l’intérêt de Washington d’éviter que la zone euro, soit le quart de l’économie mondiale, ne sombre en déflation. C’est aussi le moment qu’ont choisi les États-Unis pour déverser leur pétrole sur les marchés mondiaux, déclenchant un véritable contrechoc pétrolier qui arrive à point nommé pour les entreprises européennes dont les marges sont laminées par la déflation rampante.
Simultanément, le président de la BCE Mario Draghi, qui proclamait vouloir sauver l’euro « whatever it takes » (« quoi qu’il en coûte »), semble être enfin entendu lorsqu’il appelle les gouvernements européens à venir appuyer sa lutte contre la déflation. Le plan d’investissement Juncker, mais surtout le jeu de poker-menteur qui sous-tend le processus de validation des budgets européens, montrent que la Commission européenne, derrière une intransigeance de façade et en dépit d’âpres débats internes, n’est plus dans la dénégation du risque. A défaut d’infléchir l’orthodoxie allemande, elle ne contrariera qu’à la marge la neutralité budgétaire de la France et de l’Italie, conditionnant son quitus à quelques réformes structurelles.
Au final, à travers la dépréciation consentie de l’euro, la chute organisée des prix du pétrole et le relâchement implicite de la discipline budgétaire, les conditions qui ont permis par le passé à l’économie européenne de se raccrocher à la locomotive américaine sont proches d’être réunies. Seule l’Allemagne répugne encore à assumer les obligations liées à sa puissance et à jouer la partition du « leader européen bienveillant ». Mais elle devra prendre tôt ou tard conscience de l’essoufflement de son modèle.
Il sera alors peut-être possible de reprendre le chemin de la coopération. Soixante-dix ans après les accords Bretton Woods qui, en juillet 1944, ont jeté les bases de la coopération économique et monétaire des trente ans qui suivront, la remise en marche de l’économie européenne pourrait à nouveau passer par la mansuétude bien calculée des États-Unis.

Article publié dans Le Monde, le 25 novembre 2014. Rédigé par Laurent Faibis et Olivier Passet

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