L’euro pour tous, et chacun pour soi : le nouveau débat interdit

Article paru dans Les Echos – Décembre 2013

de Laurent Faibis et Olivier Passet

La monnaie unique était, selon ses promoteurs, porteuse du renforcement de l’Union, et le préalable à un gouvernement économique européen. Il faut rappeler les composantes des politiques qui auraient dû se mettre en place : une politique de transferts et un policy mix efficace à échelle européenne ; une gouvernance économique favorisant la convergence sociale et fiscale ; une intensification des flux commerciaux internes, bénéficiant à tous ; la disparition du risque de change facilitant le drainage des capitaux vers les régions en retard de développement. Autrement dit, l’euro devait produire de manière quasi-automatique de la convergence réelle.

Que reste-t-il de cela 12 ans plus tard ? Une Europe technocratique et contraignante qui se substitue à une Europe de l’incitation et de la démocratie. Ensuite, un processus de rattrapage qui s’est enrayé et qui  vire en un engrenage de divergence. Les écarts de richesse se creusent de façon alarmante depuis 2005, et donc avant la crise. Tous les pays du Sud, y compris la France, voient leur PIB par habitant s’éloigner de celui de l’Allemagne, ce décrochage se doublant d’une polarisation industrielle sur l’Allemagne et les pays les plus avancées du Nord. La périphérie affronte une destruction accélérée de capacités manufacturières dont témoignent les chutes de production industrielle depuis 2007 : la production a dégringolé de 30 % en Grèce et en Espagne, de 27 % en Italie, de 18% en France.

Que voit-on encore ? Des disparités de taux d’intérêt réels qui aggravent la divergence puisque le coût du capital est plus élevé dans les pays les moins avancés, ceux qui ont le plus besoin d’investir ! Les taux réels à 10 ans atteignent 9,5 % en Grèce, plus de 4% en Espagne, 3,5% en Italie. Ils ne sont que de 0,6% en Allemagne. Les pays du Sud se sont lancés dans une déflation salariale accélérée, qui s’est effectivement traduite par une baisse de leurs coûts unitaires et le rééquilibrage de leur commerce extérieur, au moins pour l’Italie et l’Espagne. La facture déflationniste est lourde : envolée du chômage, de la pauvreté, affaissement de la demande intérieure, contraction des marges de nombreuses entreprises. La conséquence, c’est l’effondrement d’une partie du tissu productif tourné vers le marché intérieur et la mise en orbite de pans entiers du système productif de la périphérie dans le système de sous-traitance des donneurs d’ordre, Allemagne en tête. La zone euro devient un ensemble globalement excédentaire, mercantiliste, avec un marché intérieur déprimé, à l’opposé des promesses du grand marché. Une stratégie qui dans le contexte de guerre monétaire entraîne une montée inexorable de l’euro, dont seuls les pays donneurs d’ordre positionnés haut de gamme s’accommodent.

Certes, l’euro a échappé au désastre. Mais en sauvant la monnaie unique, on a sacrifié l’Union. Le sauvetage monétaire est devenu une fin en soi, quitte à inverser toute la problématique qui motivait son avènement. L’économie réelle a été mise au service de l’euro, quand l’euro devait être l’instrument de l’économie réelle. Depuis sa naissance, aucune ambition industrielle commune d’envergure, aucun grand projet transnational, aucun groupe pan-européen n’est apparu. L’Europe de l’énergie tire à hue et à dia. A l’heure de la révolution des technologies numériques, les Européens creusent leur retard et s’avèrent incapables d’envisager une riposte commune face aux géants américains et asiatiques. Tout au contraire, la zone euro est devenue un champ de rivalités internes, plaçant la concurrence salariale, sociale et fiscale aux commandes.

Face à cette perte de sens, l’absence en France de vrai débat, ou du moins sa capture caricaturale pas les seuls partis populistes, est un silence dangereux. Le sujet est devenu tabou parmi les élites politiques et économiques, alors que se multiplient les expressions à voix basse d’une très grande inquiétude parmi les dirigeants d’entreprises et les économistes. La crainte d’une catastrophe économique et politique gagne les esprits, en même temps que le risque d’un éclatement de notre cohésion sociale. Aux économistes et aux acteurs de la vie économique et sociale de contribuer sans a priori idéologique à la réflexion sur les objectifs économique et la politique de la zone euro. Face à l’échec indubitable des promesses de convergence européenne sous l’égide de la monnaie unique, une clarification, et peut-être une redéfinition, s’imposent. L’euro pour tous, mais chacun pour soi, tel est le diagnostic. Ce serait une erreur, pire une faute, d’en faire un débat interdit.

Olivier Passet

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