Pour un nouveau système productif français: nos entreprises doivent faire leur révolution

Article paru dans Le Monde – Décembre 2013

de Laurent Faibis et Olivier Passet

La mutation du système productif français fait face à un grand vide stratégique. Entre les nostalgiques d’un « colbertisme high-tech », les apôtres d’un libéralisme décomplexé et les inquisiteurs de nos errements passés, l’Etat peine à se tourner vers l’avenir. Or, penser nos stratégies industrielles à long terme, c’est d’abord imaginer la place de nos entreprises dans un système de valeurs mondial en plein chambardement. C’est s’interroger sur leur capacité à y capter de la valeur, à être les actrices des transformations qui « révolutionnent potentiellement la manière dont nous fabriquons pratiquement tout », pour reprendre les mots de Barack Obama.

Le processus est en effet profond et atteint cinq dimensions-clés de notre modèle productif :

  • sur le plan technologique, nous assistons à une accélération fantastique de l’innovation, avec la fertilisation croisée de l’électronique et des nanosciences qui catalyse l’ensemble des autres technologies. Les effets combinés de l’informatisation, de l’Internet et des intelligences mises en réseaux transforment en profondeur notre système productif et la société toute entière. Une révolution qui crée un potentiel immense de nouveaux produits intelligents et connectés, de nouveaux matériaux, de nouveaux assemblages entre produits et services, de programmation/impression de la matière en grande ou petite série. Ces évolutions rendent définitivement caduc le clivage industrie/service. C’est une véritable « hyper-industrie servicielle » qui émerge peu à peu ;
  • dans le domaine énergétique, c’est l’éclosion d’un système qui combine efficacité et mix énergétiques, entre sources permanentes et intermittentes, au sein de réseaux intelligents, pour optimiser la production et la consommation d’énergie issues de multiples technologies complémentaires ;
  • sous l’angle des communications, une double révolution remodèle l’espace et les organisations : celle de l’internet 2.0, 3.0 puis 4.0. Les êtres humains et les objets sont de plus en plus connectés et interactifs. L’offre se nourrit d’un volume extraordinaire d’information sur la demande et les consommateurs que le Big Data permet de traiter. Quant à la révolution de la logistique du dernier kilomètre, elle bouleverse la distribution et l’accès aux objets ;
  • au niveau des organisations et des entreprises, nous assistons à une « reconception » massive de la relation entre l’offre et la demande, l’entreprise et ses clients avec la montée en puissance des plateformes collaboratives ;
  • notre abord de la concurrence doit lui aussi être profondément révisé avec les nouvelles logiques de « coopétition », où la concurrence cohabite avec des formes d’alliances, indispensables pour préserver ses zones d’intérêts vitaux.

 La prise de conscience des potentialités et des menaces d’une révolution de l’offre est déjà très avancée aux Etats-Unis, et même en Allemagne. Elle invite à relativiser le pessimisme des statisticiens sur une médiocrité du potentiel de croissance de moyen terme des pays avancés. Car nous assistons bien là à une rupture qui rend obsolète les méthodes prédictives issues du système productif du siècle dernier.  Les phases de transition d’un système productif à l’autre sont marquées par une instabilité et une incertitude forte, tant la puissance des forces destructives masque l’émergence des nouvelles structures, des nouveaux dispositifs productifs et marchands. Un aveuglement d’autant plus fort que là aussi, des systèmes statistiques élaborés pour rendre compte du « monde d’avant » détectent mal, derrière des moyennes sans signification, l’émergence du monde d’après. Mais nous voudrions surtout insister ici sur certains facteurs qui pénalisent aujourd’hui notre productivité globale et qui pourraient bien s’infléchir favorablement :

  • L’intégration des pays émergents dans le marché mondial s’est traduite par une substitution du travail bon marché à de l’investissement. De fait, elle a prolongé la durée de vie des techniques de production obsolètes, à forte intensité en travail à bas coût. Mais un rééquilibrage de la croissance entre pays avancés et émergents s’esquisse avec la crise : la croissance extravertie des économies émergentes a atteint ses limites.
  • Simultanément, les technologies-clés, facteurs décisifs d’une production à forte valeur ajoutée, restent l’apanage de quelques pays avancés. Ces coûts fixes sont restés ancrés sur leur territoire, sans que les flux de service d’ingénierie qui en découlent ne soient véritablement monétisés au sein des groupes. D’où une dégradation apparente de nos productivités qui tient de l’artéfact. Ce biais pourrait s’atténuer à l’avenir, car déjà s’amorce un mouvement de relocalisation (reshoring) dans les pays avancés, sous le jeu d’une extension de l’automatisation des process, d’une exigence croissante de qualité, de traçabilité, de réactivité face à une demande personnalisée.
  • Enfin, la révolution technologique n’a révélé qu’une infime partie de ses effets sur la  productivité. L’usage du terme « numérique » n’en présente d’ailleurs qu’une vision réductrice. En vérité, les gains liés à l’automatisation de l’ensemble des tâches répétitives, l’explosion des objets connectés, aux nouvelles fonctionnalités, à la robotisation, à l’impression 3D, sont encore largement devant nous.

Un potentiel d’offre renouvelée existe, et la transformation de l’appareil productif est déjà en marche. Mais ses effets sur l’offre produit les mêmes conséquences que les premiers temps du taylorisme avant l’éclosion du compromis fordiste. Il manque à cette révolution de l’offre une révolution des débouchés. Pas de révolution de l’offre dans les pays avancés sans redéploiement et surtout redynamisation de la demande. Voilà un verrou crucial alors que l’économie mondiale peine à s’extraire d’une crise de surcapacités structurelles qui provoque une déflation larvée. Favoriser l’éclosion de cette offre nouvelle dans les 10 années à venir, c’est donc aussi promouvoir l’émergence de compromis monétaires, sociaux et commerciaux qui équilibrent offre et demande à échelle mondiale et européenne. C’est agir pour que les entreprises soient au cœur de ce système de valeur en émergence : nos organisations, notre gouvernance, nos infrastructures collectives, notre vitalité entrepreneuriale, la diffusion des compétences, notre fiscalité aussi. Il ne s’agit pas de s’adapter pour rattraper, mais d’être en prou d’une mutation majeure qui peut relancer notre économie comme la déclasser.

Olivier Passet

Une réflexion sur “Pour un nouveau système productif français: nos entreprises doivent faire leur révolution

  1. Il y a 20 ans, on pouvait déjà prédire que la croissance couperait l’axe des abscisses vers les années 2015.

    Toute prédiction économique basée sur la croissance est une blague.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s