Vers un recentrage de la mondialisation

Le ralentissement des pays émergents, le nouvel accès de faiblesse du commerce mondial, la légère reprise dans les pays avancés, le mouvement de reflux des capitaux du Sud vers le Nord… Tous ces signaux ne reflètent pas un simple déphasage conjoncturel. Ils sont peut-être le révélateur d’un basculement plus profond dans une nouvelle phase de la mondialisation. Au lieu de provoquer un nouveau ralentissement mondial, ils pourraient bien être le prélude d’un rééquilibrage géographique durable de la croissance.

Pourquoi une telle modification de perspective ? Parce que le ralentissement des émergents manifeste l’épuisement d’un modèle de développement excessivement extraverti. Parce qu’il survient au moment où la puissance américaine se replace au centre du jeu et où certains pays du monde développé repartent à l’offensive.

Le fossé de croissance, qui n’a cessé de se creuser depuis vingt ans entre pays avancés et émergents, apparaît ainsi comme une tendance moins inexorable et univoque qu’annoncé.

C’est d’abord la réaffirmation du leadership américain sur l’économie mondiale. La crise, déclenchée par les dérives du système financier américain, débouche paradoxalement sur un renforcement de l’ascendant des États-Unis.

Illusion monétaire

L’Amérique, décidée à sortir de l’illusion monétaire, met délibérément le cap sur la restauration de sa compétitivité industrielle, tant par la technologie que par le déplacement des usines vers ses propres Etats à bas salaires.

Une stratégie qui fait feu de tout bois : les coûts unitaires des Etats-Unis sont aujourd’hui parmi les plus bas des pays industrialisés ; l’arme du change renforce leur position relative – en particulier face à la Chine – ; l’exploitation du gaz de schiste fait baisser le coût de l’énergie ; la realpolitik de l’administration Obama se recentre sur le territoire national ; un nombre croissant de multinationales cherchent à raccourcir leurs chaînes de valeur – une volonté qui n’est certainement pas sans lien avec l’offensive généralisée de l’administration fédérale contre l’évasion fiscale de plusieurs grands groupes -, bien obligés de composer avec le gouvernement du premier marché et du premier centre financier mondial. L’affaire Apple montre qu’un grand marchandage donnant-donnant – relocalisation de pans entiers de la chaîne de valeur industrielle en échange d’une certaine clémence fiscale – est à présent engagé.

Les États-Unis mettent ainsi fin aux impasses de la « Chinamérique ». Ils organisent patiemment le containment (« endiguement ») stratégique, commercial et monétaire de la nouvelle superpuissance économique asiatique, et déplacent leur jeu d’alliance en direction de l’Allemagne et du Japon.

La relance des négociations de libre-échange transatlantique révèle le repositionnement du centre de gravité économique et géostratégique américain. Il marque aussi sa nouvelle capacité d’offensive pour déverrouiller des marchés. Un basculement que confirme l’inclusion, au printemps 2013, du Japon dans la négociation transpacifique, au moment même où, près de trente ans après les accords du Plaza, Washington permet à la Banque du Japon de faire glisser le yen en échange du déverrouillage de son marché intérieur.

Zone euro rafistolée

Dans le même temps, l’Europe entre en convalescence. De crise en psychodrame, la zone euro aura finalement été rafistolée sous le leadership d’un pôle germanique, déjà largement redressé après avoir renforcé l’intégration économique de son hinterland est-européen.

Quant à l’Europe du Sud, elle restaure lentement sa compétitivité à coups de déflation salariale, et ses équilibres financiers à coups de restrictions budgétaires. On a oublié dans la tourmente que l’Europe, cet homme malade de l’Occident, restait une zone de richesse, de production et de consommation de premier plan.

Après avoir plié pendant la période qui a suivi l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), fin 2001, après avoir surmonté la tourmente bancaire, financière et économique déclenchée en 2007 par la crise des subprimes, les pays avancés abordent une nouvelle phase de la mondialisation en rangs plus serrés autour d’un trio emmené par les Etats-Unis et leurs alliés allemands et japonais.

Face à ce rééquilibrage, les grands émergents sont à la peine. Qu’ils aient bâti leur croissance sur l’abondance d’une main-d’œuvre bon marché ou sur celle des ressources naturelles, leur accès de faiblesse souligne l’impératif de recentrer leur croissance trop extravertie vers la demande intérieure, de rééquilibrer le partage intérieur des fruits de la croissance et de faire face à l’érosion de leur compétitivité non seulement vis-à-vis des pays avancés, mais aussi des nouveaux émergents à coûts encore plus bas.

Recentrage

L’atelier du monde chinois est durement concurrencé par des pays périphériques sur les marchés d’entrée de gamme : Indonésie, Bangladesh, Philippines, Vietnam, et bientôt Afrique. Enfin, la croissance par l’investissement ne peut avoir qu’un temps, même si ces pays ont bénéficié du faible coût du capital et des liquidités, libérés par le marasme des marchés développés.

Le ralentissement des émergents ne sonne pas le glas de la reprise du monde développé. Il draine les liquidités vers les entreprises des marchés matures des économies développées, qui se recentrent vers leurs marchés traditionnels et leurs zones d’influence.

Ce recentrage déplace aussi la compétition des coûts vers la qualité. A la substitution du capital par du travail délocalisé à bon marché pourrait succéder une phase de rebond de l’investissement pour remplacer les équipements obsolètes et tirer parti des opportunités offertes par la troisième révolution industrielle : mise en réseau généralisée de la production et de la demande, robotisation plus poussée, transformation des modes de consommation. Le ralentissement des émergents est le miroir du regain des économies matures.

Article paru dans Le Monde – Octobre 2013

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