L’Allemagne prend le large

L’euro a été pensé pour arrimer l’Allemagne réunifiée à l’Europe occidentale. Pour autant, dès le tournant des années 2000, l’histoire a repris ses droits : l’Allemagne est d’abord partie à la reconquête, économiquement pacifique, de la Mitteleuropa. Puis, sa compétitivité rétablie, elle a pris l’ascendant sur les autres pays d’Europe occidentale. Mais depuis 2008 l’histoire s’accélère. S’opère alors une mutation spectaculaire du commerce extérieur allemand : le pays n’accumule plus ses excédents au détriment de ses partenaires, mais bien davantage sur les marchés émergents. Les exportateurs dédaignent la zone euro, enlisée dans la crise, et prennent désormais le large.

La divergence des soldes commerciaux allemand et français nous livre ainsi une information essentielle mais incomplète. Un excédent proche de 190 milliards d’un côté, un déficit de l’ordre de 70 milliards de l’autre, qui illustrent bien le décrochage des entreprises françaises sur les marchés internationaux. Mais la symétrie des courbes accrédite trop rapidement l’idée d’un renforcement allemand au détriment de ses partenaires. On en déduit trop vite, de ce côté-ci du Rhin, une stratégie suicidaire de l’Allemagne. Selon les défenseurs de cette thèse, le rigorisme excessif conduirait à l’impasse : une stratégie de déflation salariale, de paupérisation et d’atrophie industrielle pour le reste de l’espace européen se retournerait inexorablement contre son instigateur, puisque l’Allemagne affaiblit progressivement ses principaux clients.

Comment expliquer alors un tel entêtement mortifère de l’Allemagne ? Tout simplement parce que l’Allemagne ne joue plus la même partie. Le déplacement régional de son commerce est spectaculaire. Si son appareil productif continue d’intégrer les activités sous-traitées en Europe de l’Est, ses exportations accélèrent depuis quatre ans leur basculement vers le grand large. Ainsi, la quasi-stabilité de son excédent commercial depuis 2007 masque en fait une réorientation spectaculaire des ventes vers les marchés extra-européens.

Quelques chiffres saisissants pour s’en convaincre. L’excédent était aux deux tiers alimenté par l’Union européenne en 2007. Il est aujourd’hui généré aux trois quarts en dehors ! Depuis le début de la crise, l’excédent allemand sur ses partenaires de l’Union a diminué de près de 80 milliards. Un recul deux fois plus prononcé que celui de la France. Dans le même temps, il a progressé de plus de 70 milliards hors zone euro, quand il ne progressait que de 7 milliards pour la France.

L’analyse des flux est également édifiante sur les choix stratégiques allemands. Les exportations hors UE de l’Allemagne ont progressé de 130 milliards. Trois fois la progression française. Dans le même temps, l’Allemagne a accru massivement ses importations en provenance de l’Union, aussi bien de la zone euro que de son hinterland. Et c’est de là que provient l’effondrement de son excédent intra-européen.

Une conclusion s’impose. La plateforme européenne sert de base d’exportation hors d’Europe aux entreprises allemandes. L’Allemagne mobilise ses avantages compétitifs pour accroître ses parts de marché dans les autres zones dynamiques du monde, et bien sûr en Asie. En d’autres termes, les dirigeants français sont en retard d’une bataille économique. Leur regard myope, tourné vers le passé proche, les empêche de voir que la stratégie allemande est déjà ailleurs. Elle largue progressivement les amarres du marché européen. Comment s’étonner alors que, s’agissant d’Europe, et notamment de rigueur et de divergence économique, Berlin ne parle plus la même langue que Paris.

Article paru dans Les Echos n° 21434 • page 10 – mai 2013,  rédigé par Laurent Faibis et Olivier Passet

 

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